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Verena Loewensberg, à l'avant-garde suisse

Figure de l'art concret suisse, Verena Loewensberg est presque inconnue du paysage institutionnel français. En 2021, elle est montrée au Centre Pompidou dans l’exposition événement « Elles font l’abstraction ». Au moment où entre dans la collection du Musée son tableau Ohne Titel (1949), focus sur cette artiste essentielle, au style audacieux et minimal.

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Seule femme de l’art concret suisse, Verena Loewensberg occupe une place unique au sein de ce mouvement formé dans les années 1940. Elle a su se distinguer par son usage audacieux de la grille et de la couleur, acheminant l’abstraction géométrique vers un art tantôt op’, tantôt pop ou minimal. Pourtant, en dépit de ses travaux novateurs, elle est restée dans l’ombre pendant de nombreuses années. En France, elle a récemment été révélée dans l’exposition « Elles font l’abstraction » au Centre Pompidou en 2021, et vient de rejoindre ses camarades suisses dans la collection du Musée national d’art moderne avec une œuvre majeure de 1949.

 

Née à Zurich en 1912, Verena Loewensberg réalise ses premiers dessins abstraits au début des années 1930, après une formation en arts appliqués dans des spécialités traditionnellement féminines, textile et danse. Elle retourne dans sa ville natale en 1934 où elle intègre la scène artistique locale et rencontre notamment l’artiste Max Bill, qui deviendra son ami et mentor. L’année suivante, elle séjourne à Paris, où elle s’inscrit à l’Académie Moderne et suit les cours d’Auguste Herbin. Elle y fait également la connaissance des peintres géométriques de l’association Abstraction-Création, dont Jean Arp, Jean Hélion, Sophie Taeuber-Arp et Georges Vantongerloo. À partir de 1936, elle rentre en Suisse où elle participe pour la première fois à une exposition et rallie le cercle de l'avant-garde zurichoise. L’année suivante, elle s’investit dans la fondation de l’association d'artistes « Allianz » à Zurich. 

En 1944, elle participe à l’exposition historique « Konkrete Kunst », à la Kunsthalle de Bâle, qui porte pour la première fois le nom d'« art concret ». C’est l’exposition fondatrice du mouvement, surnommé « concret zurichois », qui regroupe alors quatre artistes suisses alémaniques : Max Bill, Camille Graeser, Verena Loewensberg et Richard P. Lhose. Héritiers des théories de Theo van Doesburg développées en 1930 dans le manifeste Art Concret, les concrets zurichois se situent dans la postérité directe des recherches du néoplasticisme et du Stijl. Désirant sortir des poncifs traditionnels de l’art, ils cherchent à éliminer la mythologie de l’artiste, les émotions psychologiques et les tâtonnements de la main. Ils réalisent alors des œuvres géométriques à la facture anonyme, caractérisées par un langage élémentaire engendré par un raisonnement logique, le plus souvent mathématique. Les compositions sont toujours conçues à partir d’une grille orthogonale dont l’autonomie structurelle permet d’exclure toute relation à la nature afin de réaliser un art non pas « abstrait » d’une réalité visuelle mais « concret », c’est-à-dire constitué d’éléments purement plastiques. 

 

Les compositions sont toujours conçues à partir d’une grille orthogonale dont l’autonomie structurelle permet d’exclure toute relation à la nature afin de réaliser un art non pas « abstrait » d’une réalité visuelle mais « concret », c’est-à-dire constitué d’éléments purement plastiques.

 

Contrairement à ses camarades qui resteront fidèles aux préceptes ascétiques et systématiques de ce mouvement toute leur vie, Verena Loewensberg s’éloigne rapidement de la rigueur concrète pour insuffler un vent de liberté dans ses compositions qui, bien que toujours méthodiquement conçues et structurées, sont constamment déstabilisées par des combinaisons ou des permutations inattendues. Le tableau Ohne Titel (1949), aujourd’hui conservé dans la collection, reprend ainsi la structure orthogonale néoplastique que l’on retrouve chez les concrets zurichois, mais il s’agit moins pour Verena Loewensberg de hiérarchiser les éléments au sein d’une structure rigide que de mettre en mouvement la composition grâce à l’emploi déstructuré de la grille, qui produit de fait une rupture du réseau et infuse du chaos dans la composition, entretenant la mobilité illusionniste des éléments plastiques sur la toile et leur mise en mouvement virtuelle.

 

Basée sur une grille de couleur noire encadrant des aplats de couleurs vives sur un fond jaune uniforme, la composition s’articule autour d’un module de base constitué de l’entrecroisement des lignes qui semblent se décaler de manière apparemment aléatoire, dans une direction ascensionnelle, pareilles à des ondes musicales. On est ainsi tenté de recourir au vocabulaire musical pour caractériser cette toile où se décèlent des accords inédits, des lignes mélodiques, des variations ainsi que de nombreuses fréquences et interférences. Pendant plus de trente ans, Verena Loewensberg exercera plusieurs métiers en parallèle de sa pratique picturale. Elle lance ainsi un magasin de disques spécialisé en jazz et en musique électronique à Zurich jusqu’en 1966, année où elle décide de se consacrer exclusivement à la peinture. On comprend mieux le rythme surprenant de cette toile qui donne le sentiment de s’animer en cadence.  

 

Pendant plus de trente ans, Verena Loewensberg exercera plusieurs métiers en parallèle de sa pratique picturale. Elle lance ainsi un magasin de disques spécialisé en jazz et en musique électronique à Zurich jusqu’en 1966, année où elle décide de se consacrer exclusivement à la peinture.

 

La gamme chromatique soutenue d’Ohne Titel est constituée de couleurs inhabituelles, à l’instar des roses pâles, des rouges bordeaux, des bleus électriques et des verts canards, rarement mises en rapport, surtout sur un fond jaune topaze aussi dense. Si l’intensité colorée du tableau pourrait rapprocher à première vue Verena Loewensberg de son homologue Richard P. Lhose, qui fit du spectre chromatique toute la base de son travail visuel, la couleur, chez Loewensberg, n’est pas un simple élément plastique au service d’un système, elle n’est ni assujettie ni secondaire, au contraire, elle est une unité indissoluble de la forme et fonctionne pour elle-même. Les aplats et les champs colorés de ce tableau annoncent ainsi l’œuvre ultérieure de Verena Loewensberg, puisqu’à partir de 1963, son travail sera marqué par la disparition de la grille et par la suprématie du coloris.  
  
Ohne Titel est une œuvre capitale à bien des égards. Elle témoigne comment, dès la fin des années 1940, Verena Loewensberg élabore les bases de son langage visuel pour les cinquante années à venir, tout en mettant en place un style coloré et jubilatoire en rupture avec l’attitude rigoriste des concrets zurichois. L’artiste s’est toujours tenue à l'écart des positions théoriques et idéologiques du mouvement. Discrète et se livrant peu en public, elle n’a jamais cherché à appliquer son esthétique à d’autres domaines comme le firent ses compatriotes et s’est ainsi consacrée presque exclusivement à la peinture. Seule artiste du groupe à ne pas avoir reçu le prix des arts (Kunstpreis) de la ville de Zurich, elle acquiert son indépendance financière en tant que peintre dans les années 1970 et obtient sa première rétrospective en 1981, à l’âge de 69 ans. Elle décède en 1986. En 2022, le Musée d’art moderne et contemporain de Genève (Mamco) lui consacre une vaste rétrospective qui couvre l’ensemble de sa carrière, sur près d’un demi-siècle. ◼