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Chez Eddy Terki, artiste et designer, la ville comme terrain d’écriture

Dans les salles de classe comme dans l’espace public, Eddy Terki déplace les lignes du design graphique. Recourant à des protocoles simples (dessiner, écrire, observer) l’artiste et designer invite celles et ceux qui habitent un territoire à le regarder autrement, et à en reprendre possession. Rencontre.

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Dans le centre de documentation et d’information du collège François-Furet, à Antony, dans les Hauts-de-Seine, de grandes feuilles jonchent le sol. Tout autour, des petits groupes de collégiens et de collégiennes, la mine concentrée, reproduisent au pastel gras des paysages urbains d’après photographies, selon un protocole fixé par Eddy Terki. Ciel bleu, château d’eau, arbres, fontaines prennent forme par la juxtaposition de traits verticaux. Chaque grand format est légendé en lettres capitales : « ferme des Granges », « place de l’Hôtel-de-Ville », « parc Heller »… Autant de lieux familiers de ces artistes en herbe qu’ils s’approprient pour les reformuler ensemble. Car c’est là tout le projet du natif de Saint-Denis.

 

Son credo ? Faire du graphisme non pas un habillage du monde, mais bien une manière de le traverser et d’en redistribuer l’usage.

 

Invité par le Centre Pompidou et l’académie de Versailles à intervenir dans les classes, le jeune artiste et designer graphique (il est né en 1992) développe depuis plusieurs années une pratique singulière, à la lisière de l’art, de la pédagogie et de l’intervention urbaine. Son credo ? Faire du graphisme non pas un habillage du monde, mais bien une manière de le traverser et d’en redistribuer l’usage. Typographie, dessin, mots, gestes, protocoles, conversations : autant d’outils simples qu’il met à disposition de toustes.

Le déclic de Saint-Denis

Chez Eddy Terki, le graphisme déborde des espaces qui lui sont généralement attribués pour s’aventurer dans des espaces délaissés, en friche. Adolescent, il nourrissait un intérêt marqué pour le dessin de voitures (il se voyait dessinateur de concept cars), avant de se tourner vers l’architecture : « C’est un rapport à la ville qui me plaisait bien », admet-il. Et qui deviendra le sujet central de tout son travail.

 

Si le pouvoir recouvre, le design révèle.

 

Le déclic a lieu dans les années 2000. Tout juste majeur, Eddy Terki réalise que, le temps du Tournoi des Six Nations de rugby, les couloirs de sa station de métro, à Saint-Denis, sont recouverts à la va-vite de grands stickers blancs — un cache-misère. Il raconte, avec calme : « C’est très brutal. Parce qu’il y avait cet événement, alors il fallait tout recouvrir… Mais nous, nous vivons là toute l’année. Cela voulait dire que pour eux (les pouvoirs politiques, ndlr), nous n’avons aucune valeur. » À partir de ce moment-là, l’artiste prend conscience que les lieux ne sont jamais neutres, mais regardés, hiérarchisés, maquillés ou délaissés, selon celles et ceux à qui ils sont dévolus. Et il a une intuition : si le pouvoir recouvre, alors le design peut révéler.

Danser les lieux

Il est une autre manière d’investir les lieux : son propre corps. Et dans les années 2000, Terki pratique avec ferveur la danse hip-hop, de La Défense à Châtelet — des zones de transit du métro parisien, que danseurs·euses s’approprient le temps d’une après-midi. Une manière, parmi d’autres, d’habiter un lieu. Car pour lui, habiter ne veut pas seulement dire résider, mais bien occuper un espace par le geste, la répétition, l’usage, la présence. « Habiter une ville ne signifie pas uniquement qu’on y dort. Il y a celles et ceux qui y travaillent, qui habitent l’endroit à un moment précis, qui n’y viennent que le midi, par exemple », confie l’artiste. (Re)dessiner un territoire, comme le font les élèves du collège François-Furet, revient alors à l’habiter symboliquement, à le (re)définir collectivement.

 

Pour son diplôme aux Arts décoratifs, qu’il obtient en 2016, Terki travaillait déjà sur « la rencontre entre deux corps », le corps de l’espace et le sien, comme lors d’un workshop au Centre national de la danse où, en dansant, il écrit des mots dans l’espace. L’artiste ne cesse d’interroger la manière dont « l’écriture peut contraindre le corps, l’espace peut contraindre l’écriture ». Écrire dans un escalier, au sol, dans un ascenseur, sur des surfaces qui obligent à bouger autrement : chez lui, la typographie devient une forme à traverser, elle devient matière — comme les grandes lettres qu’il trace sur les bords du canal de l’Ourcq, effacées par le passage quotidien des cyclistes.

Faire parler des lieux

« Tout le cœur de mon travail, c’est de créer du lien et de réussir à trouver des protocoles et des outils pour que tout le monde puisse prendre la parole », dit Eddy Terki, qui ne conçoit pas ses projets comme des réponses visuelles toutes faites, mais bien comme des situations dans lesquelles des personnes — enfants, habitant·es, passant·es, usager·ères — peuvent observer, raconter, déplacer leur rapport à un lieu.

 

Comment traduire des expériences en signes ? Comment faire en sorte qu’un territoire puisse se relire par le prisme de celles et ceux qui le vivent ? Cinq étapes : immersion, écoute, protocole, restitution, co-construction.

 

Tout le cœur de mon travail, c’est de créer du lien et de réussir à trouver des protocoles et des outils pour que tout le monde puisse prendre la parole.

Eddy Terki

 

À Antony, des enfants tracent une place, une route, un bâtiment, un horizon ensemble. L’atelier alterne entre moments de mise en commun, de présentation, d’écoute et de faire. Un élève passe, une autre fixe la feuille ; plus loin, un groupe est en pleine discussion. C’est moins un cours d’arts plastiques qu’une élaboration collective du regard, où le dessin devient prétexte à faire émerger une expérience située du territoire. La transmission, une valeur chère pour Eddy Terki : « Quand j’ai commencé mes études, j’avais un peu peur d’entrer dans les musées. Lorsque personne dans ta famille n’a fait des études d’art, c’est plus compliqué d’y avoir accès. »

 

Cette démarche, au cœur du design social contemporain, irrigue l’un de ses projets clefs initié en 2016 : « J’habite ici ». Derrière l’évidence d’un titre presque enfantin, se loge une affirmation politique. « Je choisis un endroit, je parle avec les gens qui l’habitent, de la manière dont ils l’habitent, quelle qu’elle soit », explique-t-il. Cela permet d’exprimer le présent et le futur d’un lieu dans le cadre de ses mutations ; ainsi « J’habite ici : à Saint-Ouen ! » (2021), qui questionnait les changements à l’aune de l’arrivée de la ligne de métro 14 dans la cité audonienne.

Habiter autrement

Le travail d’Eddy Terki emprunte à l’art son rapport à l’espace, à la présence et au geste ; au graphisme, son attention à la typographie, aux supports, aux circulations de sens ; au design social, sa capacité à construire des situations dans lesquelles une communauté provisoire peut se reconnaître dans ce qu’elle produit. C’est ce qui le rend précieux aujourd’hui. Dans un moment où tant de discours sur la ville se contentent de communication, d’attractivité ou de storytelling territorial, Eddy Terki rappelle une chose élémentaire : un territoire n’existe pas seulement par ce qu’on construit sur lui, mais par les récits, les usages et les formes d’attachement qui le traversent. ◼