
« Jazz », la magie d’un chef-d’œuvre ressuscité
L’engin est énorme. Un monstre de fonte de près de huit tonnes, dont l’impressionnante machinerie tourne pourtant avec grâce. Dans un ballet millimétré, des engrenages monumentaux activent les multiples rouleaux teintés d’une encre d’un bleu éclatant. Trois personnes s’affairent, dans la plus grande des concentrations. Il y a Cora, la « margeuse », qui glisse les grandes feuilles de papier blanc dans la gueule de la machine ; Laurie, la « receveuse », qui récupère en bout de chaîne ; et Thomas, le « conducteur machine », trente-cinq ans de métier, qui veille au grain.
Dans un ballet millimétré, des engrenages monumentaux activent les multiples rouleaux teintés d’une encre d’un bleu éclatant.
D’un geste précis, répété maintes fois, Laurie s’empare d’une feuille fraîchement imprimée, la contrôle d’un clin d’œil, puis la dépose sur une pile. Soudain, la silhouette en blanc sur fond cyan d’un cheval apparaît — un motif de la planche numéro 5 de Jazz, Le cheval, l’écuyère et le clown. Et c’est un éblouissement. Tout Matisse est là.
Un objet d’exception
Nous sommes à Montrouge, chez Anthèse, l’atelier de lithographie de Nicolas Draeger, « dans le papier de père en fils depuis six générations », dixit l’intéressé. Nichée dans une petite rue sans histoire de la banlieue sud de Paris, cette imprimerie est spécialisée dans les lithographies d’artistes — qui viennent parfois directement dessiner sur des pierres de plusieurs dizaines de kilos. C’est ici que, pendant près de huit semaines, une équipe resserrée de cinq personnes va se relayer autour de la gigantesque presse lithographique Marinoni-Voirin pour redonner vie, grâce à une plaque offset gravée, à une vingtaine de chefs-d’œuvre de papiers découpés parmi les plus connus de l’artiste, tels La nageuse dans l’aquarium, Le Cirque, Icare, Le Toboggan, Monsieur Loyal, Le Clown…
Pendant près de huit semaines, une équipe resserrée de cinq personnes va se relayer autour de la gigantesque presse lithographique pour redonner vie à une vingtaine de chefs-d’œuvre de papiers découpés parmi les plus connus de l’artiste, tels La nageuse dans l’aquarium, Le Cirque, Icare, Le Toboggan, Monsieur Loyal, Le Clown.
Car à l’occasion de l’exposition « Matisse, 1941-1954 », le Centre Pompidou, en collaboration avec Maison Matisse, se sont lancés dans l’aventure de la réimpression de vingt-quatre planches tirées de Jazz, livre d’artiste parmi les plus célèbres du monde, publié en 1947. Il existe en fait deux « Jazz » : le fameux livre (non relié et dont les pages sont seulement pliées), et un album composé uniquement de planches (imprimé à l’origine à cent exemplaires seulement).
C’est Jean-Matthieu Matisse, l’arrière-petit-fils de l’artiste, qui a amené le projet de réimpression de ce portfolio. À la tête de Maison Matisse, celui qui ne se dit « jamais blasé et toujours étonné par la force des couleurs de Matisse » propose depuis 2017 des déclinaisons d’objets (vases, tissus, etc.) inspirées par l’univers pictural du peintre et imaginées avec des artistes (comme les frères Bouroullec, par exemple).
Il précise : « Pour ce tiré à part, limité à cent cinquante exemplaires numérotés, en plus des vingt planches couleurs, ont été rajoutées une planche monochrome (la page de titre, ndlr), une reproduction de la table des images issue de la maquette originale de Jazz (collection du Centre Pompidou, ndlr), ainsi que deux reproductions inédites d’études calligraphiques du titre, qui viennent de la collection particulière de la famille Matisse. » Livré dans un coffret cartonné, façonné et assemblé à la main, l’objet est déjà collector* (sortie le 23 mars).
Jazz, « dessiner avec des ciseaux »
Publié en septembre 1947 par l’éditeur Tériade, Jazz est un livre d’artiste parmi les plus célèbres (et les plus chers) au monde. Et un moment clé dans l’œuvre du peintre, véritable laboratoire qui lui permit de passer de la peinture au papier découpé – un nouveau langage plastique qu’il explorera jusqu'à sa mort en 1954. Première réalisation utilisant systématiquement la technique de la gouache découpée, cet ensemble constitue la matrice de la plupart des travaux à venir, tout à la fois préfiguration en miniature des œuvres monumentales qui vont suivre, et première maquette pour la Chapelle de Vence.
Jazz est un moment de bascule dans l’œuvre de Matisse. L’artiste, comme « ressuscité » après un cancer qui, en 1941, a failli lui être fatal, travaille alors avec frénésie. Octogénaire, le voilà pourtant presque révolutionnaire.
Jazz est un moment de bascule dans l’œuvre de Matisse. L’artiste, comme « ressuscité » après un cancer qui, en 1941, a failli lui être fatal, travaille alors avec frénésie. Octogénaire, le voilà pourtant presque révolutionnaire, s’emparant de la technique des « papiers découpés » pour la transfigurer. Dès 1943, dans l’atelier de sa villa sur les hauteurs de Vence, le vieux maître manie les ciseaux avec virtuosité, découpant directement dans des papiers gouachés par ses assistantes. Cheval, acrobate, nageuse ou motifs végétaux, Matisse est emporté par le mouvement.
Dessiner avec des ciseaux. Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs.
Henri Matisse
Le premier titre donné au recueil est « Cirque » — de nombreuses figures appartiennent à cet univers (trapéziste, éléphant, avaleur de sabre, etc.). Mais au fil de la création, Matisse voit ressurgir les souvenirs de son voyage à Tahiti de 1930. Il introduit alors des formes végétales (comme dans les trois planches titrées Le Lagon). Le projet initial évolue lorsqu’il décide de l’appeler « Jazz » – un terme qui dit l’improvisation et la vitalité qui ont présidé à son élaboration, et que l’artiste trouve graphiquement intéressant. En 1945, il dit ainsi à Aragon : « Je sais maintenant ce que c’est qu’un J. »
Les planches du livre sont reproduites par la technique du pochoir, avec les mêmes gouaches de chez Linel que celles utilisées par Matisse pour les maquettes. Entre chaque planche colorée, il décide d'intercaler des pages d’écriture libres, tracées au roseau taillé et à l’encre de Chine. À la fin de l’ouvrage, il écrit : « Ces images aux timbres vifs et violents sont venues de cristallisations de souvenirs du cirque, de contes populaires ou de voyages. J’ai fait ces pages d’écriture pour apaiser les réactions simultanées de mes improvisations chromatiques et rythmées, pages formant comme un “fond sonore” qui les porte, les entoure et protège ainsi leurs particularités. »
À sa sortie, Jazz suscite l’enthousiasme du public et de la critique, mais le jugement de Matisse est tout différent. « C’est absolument un raté », confie-t-il à son ami André Rouveyre, avant de conclure : « Ces choses doivent rester comme elles sont, des originaux – des gouaches tout simplement. » Il nuancera néanmoins sa position avec le temps. Une chose est sûre, la découverte des gouaches découpées par la jeune génération des années 1950, américaine et européenne, sera décisive, ouvrant la voie au déploiement autonome de la forme, depuis le réel jusqu’à l’abstraction.
Des bleus éblouissants
Réimprimer Jazz n’est donc pas un simple exercice de reproduction. C’est une gageure technique. Et si les éditions du Centre Pompidou et Maison Matisse ont confié cette mission délicate à l’atelier Draeger, ce n’est pas un hasard. « En 1947, les planches couleurs des deux cent cinquante exemplaires de Jazz avaient été imprimées dans un atelier parisien. Mais ce sont mes grands-parents qui ont réalisé l’impression des textes, l’assemblage ainsi que le coffret, dans leur atelier familial à Montrouge », raconte avec émotion Nicolas Draeger. En 2004, une rare réédition du livre Jazz avait d’ailleurs déjà été réalisée chez Draeger, en accord avec les héritiers.
Ces jours-ci, il pleut des cordes. Et les imprimeurs doivent s'adapter. Nicolas Draeger : « Le papier Arches que nous utilisons est 100% coton, il peut avoir tendance à s’allonger si le temps est humide. Alors on passe le papier deux fois à blanc dans la machine le lundi, avant d'attaquer la semaine de boulot, pour le préparer et ainsi limiter les déformations. »
Point crucial : la chromie. Dans les planches, près de cent vingt couleurs — du rouge dense, du vert dansant, et surtout l’éblouissant « bleu Matisse ».
Point crucial : la chromie. Dans les planches, près de cent vingt couleurs – du rouge dense, du vert dansant, et surtout l’éblouissant « bleu Matisse ». Et c’est le savoir-faire unique des artisan·e·s qui va permettre de les restituer parfaitement. Toutes seront imprimées séparément, puis repassées dans la presse. Chaque jour, deux à trois couleurs pourront ainsi être réalisées. Entre chaque passage, la machine sera entièrement nettoyée grâce à un lessivage minutieux des rouleaux.
Nicolas Draeger précise : « À l’origine, Matisse travaillait avec des gouaches Linel. Ici, ce sont des couleurs d’imprimerie, donc forcément la perception de l’œil est légèrement différente ; la gouache a une façon de prendre la lumière qui est très différente de l’encre d’imprimerie. Pour arriver à une chromie quasi parfaite, nous réalisons nos propres mélanges. Et comparons avec l’édition originale qui nous a exceptionnellement été prêtée. » Il jette un œil amoureux à la planche de 1947, Le cheval l’écuyère et le clown, qui irradie l’espace au cœur de l’atelier, simplement posée sur un chevalet. ◼
*En plus du portfolio Jazz, les éditions du Centre Pompidou proposent cinq planches iconiques du portfolio, vendues à l’unité.
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Dans l'atelier de l'imprimeur Nicolas Draeger, Montrouge, février 2026
Photo © Pierre Malherbet
Jazz
Série de 20 planches (ensemble dissociable)
Maquettes originales (1943-1946)
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. GrandPalaisRmn
















