
Secrets d'archi ► Le projet futuriste de « façade vidéo » du Centre Pompidou
En 1971, lorsque les jeunes architectes Renzo Piano et Richard Rogers imaginent leur projet pour ce qui deviendra le Centre Pompidou, ils ont une idée proprement ébouriffante : une façade en mouvement, recouverte d’écrans vidéo, sur laquelle s’afficheraient en permanence des images live, ainsi que des textes déroulants. Dans leur note d’intention pour le concours, cette sorte de « mur tridimensionnel » est même présentée comme un carrefour entre un « Times Square informatisé » et le « British Museum ». Ce « Live Centre of Information » (le nom originel) proposait aussi, en plus de la façade vidéo, un relais satellite sur le toit du bâtiment, façon hub multimodal. Ce qui aurait parachevé le projet comme une sorte d’Internet avant Internet ! Rien que ça.
Dans l’esprit des architectes, la Piazza inclinée en pente douce devient ainsi le point de vue idéal face au mur d’écrans toujours animés de cet « anti-musée ». Bref, une sorte de version métropolitaine des pelouses du festival de Woodstock en 1969.
Boris Hamzeian est historien, chercheur et auteur de plusieurs livres sur l’architecture du Centre Pompidou. Il décrypte : « L’enveloppe du bâtiment n’est alors plus seulement un élément de filtrage de la lumière, ou une frontière entre intérieur et extérieur… Elle devient un véritable palimpseste pour la transmission de l’information et de la contre-culture ! ». Le contexte de l’époque, post Mai-68, est en effet celui de la remise en question de l’ordre établi. Dans l’esprit des architectes, la Piazza inclinée en pente douce devient ainsi le point de vue idéal face au mur d’écrans toujours animés de cet « anti-musée ». Bref, une sorte de version métropolitaine des pelouses du festival de Woodstock en 1969. Les détails de la planche envoyée par les architectes lors du concours ne laissent d’ailleurs aucun doute quant à son pouvoir de subversion : on y distingue des images de la répression policière des manifestations étudiantes, une critique de la course à l’armement en pleine guerre froide, etc.
Le « Live Centre of Information » ne se fera donc pas. En cause, un coût jugé trop lourd, ainsi que d'importantes contraintes techniques. Résultat, les éléments audiovisuels de la façade disparaissent progressivement du projet, malgré les tentatives des architectes de les réintroduire sous d’autres formes, avec notamment le projet (non réalisé) d’un grand spectacle lumineux et musical confié au compositeur Iannis Xenakis. En regardant les propositions intermédiaires, complètement hallucinants, mêlant dispositifs Op Art et écrans LED, « on ne peut s’empêcher de verser une petite larme », ajoute en souriant Boris Hamzeian.
La façade vivante, retour d’un vieux rêve ?
D’où venait donc cette folle idée de façade en mouvement ? Hasard de l’histoire, on retrouve aujourd’hui l’une de ses préfigurations dans la collection du Centre Pompidou : les plans de la Maison de la Publicité (1935), à Paris, signés de l’architecte américain Oscar Nitzchké. Quarante ans avant le concours pour le plateau Beaubourg, ce visionnaire imaginait déjà une deuxième peau lumineuse et sans cesse renouvelée, animant les boulevards parisiens.
Si ce projet de Nitzchké n’est pas construit, le 20e siècle verra progressivement les écrans et les lumières animer les villes du monde entier. Emblématiques, les panneaux publicitaires électrifiés de Times Square à New York commencent à clignoter dès les années 1910. L’usage de la lumière n’est pas juste publicitaire : lors de l’Exposition universelle d’Osaka en 1970, des jeux d’éclairage psychédéliques font partie intégrante de l’expérience artistique.
La référence la plus assumée des architectes du Centre Pompidou, ce sont les projets théoriques du groupe britannique Archigram (1961-1974), figure de proue de la contestation architecturale des années 1960, qui imaginait projeter des films sur des dirigeables pour transformer la ville en cinéma de plein air. Cet humour loufoque « so British » porte une critique radicale de l’architecture académique et stimule les réflexions des jeunes Rogers et Piano. Leurs projets utopiques resteront eux aussi dans les cartons.
Transparent mais pas trop : un casse-tête pour les ingénieur·e·s
La façade vivante s’est finalement vue remplacer par une façade vitrée — l'époque n'est plus aux écrans énergivores, éco-responsabilité oblige. Mais une telle surface transparente, c’est un vrai casse-tête muséographique ! Elle influence directement la manière d’exposer à l’intérieur, tant pour l’accrochage des œuvres que pour leur conservation. Les travaux de rénovation du Centre Pompidou, commencés en 2025 et qui courront jusqu’en 2030, concernent largement la façade, dont environ 18 000 m² seront entièrement remplacés. Un tel chantier, colossal, vise à éliminer toute trace d’amiante, à améliorer la résistance au feu et à optimiser les performances thermiques du bâtiment.
Les travaux de rénovation du Centre Pompidou, commencés en 2025 et qui courront jusqu’en 2030, concernent largement la façade, dont environ 18 000 m² seront entièrement remplacés.
Un simple coup de frais ? Plus que ça ! Les travaux ramèneront de la poésie en façade : « L’un des objectifs de la rénovation, c’est aussi d’ouvrir de nouvelles vues, notamment sur la façade à l’est, vers le quartier du Marais, que l’on verra pour la première fois entre les tuyaux ! » confie Nicolas Moreau, architecte, cofondateur de l’agence Moreau Kusunoki, architecte mandataire et designer principal du volet culturel du futur Centre Pompidou 2030.
Les jeux de transparence du Centre Pompidou ont été un peu malmenés par le temps. Des cloisons opaques ont été ajoutées progressivement pour mettre le bâtiment en conformité avec des normes incendie ou pour créer des espaces, polluant les idéaux de la « maison de lumière » souhaitée par Renzo Piano et Richard Rogers. Détaillant le projet de rénovation, Nicolas Moreau résume la démarche de son agence : « En faisant le choix délibéré d’enlever et de ne rien ajouter, on veut retrouver l’utopie originelle. Aujourd’hui, on dispose de matériaux qui permettent de maîtriser le risque incendie tout en conservant la transparence, ce qui va permettre de redonner sa liberté au bâtiment. » ◼
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Le dessin du projet de Renzo Piano et Richard Rogers pour le concours, 1971.
© Piano & Rogers Architects
© Fondazione Renzo Piano, Richard Rogers Estate
Oscar Nitzchké, Perspective du niveau supérieur
Maison de la publicité, Paris, 1935
Encre sur calque
© Frédérique Nitzschké Groen
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. GrandPalaisRmn
RSHP Archives, fonds Piano+Rogers Architects
© Renzo Piano, Richard Rogers (avec l’aimable autorisation de la Fondazione Renzo Piano, Richard Rogers Estates)




