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Raphaël Denis, « La loi normale des erreurs : Coffre n°7 », 2016-2019 - photo (détail)

Raphaël Denis, mémoire vive

Avec Coffre n°7, l'artiste français Raphaël Denis redonne vie à cent soixante-deux œuvres volées par le régime nazi au marchand d'art Paul Rosenberg. Une création en forme d'hommage à cette figure incontournable du marché de l'art du début du 20e siècle qui questionne aussi le « faire collection ». Explications.

± 5 min

L’installation de Raphaël Denis, Coffre n°7, acquise en 2019 par le Centre Pompidou, était dévoilée la même année lors du premier cycle de l’accrochage « Galeries du 20e siècle ». Cette œuvre, ainsi que les sources de l’histoire de l’art qui président à sa création, interrogent la notion même de « collection » et reviennent sur les années hideuses de la collaboration. Elle est aussi un hommage au marchand d’art Paul Rosenberg (1881-1959) et à sa place incontournable dans le paysage des galeries parisiennes pendant la première moitié du 20e siècle

 

Coffre n°7 de Raphaël Denis vous invite à découvrir l’histoire et la place incontournable du galeriste Paul Rosenberg dans la première moitié du 20e siècle.

 

 

À Libourne (Gironde) entre le 21 avril et le 6 mai 1941, un coffre de banque est ouvert devant huissier et son contenu méticuleusement inventorié, sur injonction du service allemand chargé du contrôle bancaire (Devisenschutzkommando), avec le concours du Commissariat général aux questions juives. François-Maurice Roganeau, directeur de l'École des beaux-arts de Bordeaux inventorie les cent soixante-deux œuvres d’art qui s’y trouvent, provenant du stock et de la collection du marchand Paul Rosenberg. En septembre, les scellés sont brisés par l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter [Alfred] Rosenberg, l’organisme nazi chargé de la spoliation des biens culturels appartenant à des juifs ou à des francs-maçons) et les cent soixante-deux œuvres retournent à Paris, au Jeu de Paume, centre de tri et de dispersion des œuvres d’art confisquées.

Ce sont ces événements, ces lieux, cette matière et ces acteurs, et donc leurs sources documentaires, qui constituent l’inspiration et la substance de l’installation de Raphaël Denis, Coffre n°7, nouvelle séquence de sa série La Loi normale des erreurs. En s’attachant à des collections de circonstance engendrées par l’histoire, Raphaël Denis tend un miroir à toute collection : pourquoi et comment s’est-elle constituée ? Ce qui « fait collection », est-ce l’intention, le projet initial de rassembler des objets, ou la somme des singularités intrinsèques de chacun des objets qui la compose ? Le travail que Raphaël Denis accomplit dans ses installations, par et grâce aux recherches qu’il mène dans les archives, vise à interroger le « faire collection » pour en montrer les failles, les limites et les revers.

 

Avec son travail, Raphaël Denis tend un miroir à toute collection : pourquoi et comment s’est-elle constituée ? Ce qui “fait collection”, est-ce l’intention, le projet initial de rassembler des objets, ou la somme des singularités intrinsèques de chacun des objets qui la compose ?

 

 

Cette pratique de la recherche, comme fondement et préalable à la mise en œuvre de l’installation, a conduit Raphaël Denis à établir l’« inventaire Roganeau » comme socle révélateur d’une collection commerciale : le stock d’œuvres du marchand d’art Paul Rosenberg. Le contenu du coffre de Libourne est alors apparu comme le symptôme le plus signifiant du stock du marchand. On y trouve des œuvres dont la « collection » condense toute l’histoire artistique de sa galerie de la rue La Boétie et que Roganeau, en historien de l’art scrupuleux, structure comme dans un manuel. Les œuvres sont listées par artiste, du plus ancien (Ingres, puis Delacroix, Géricault, Corot, etc. dont les noms sont suivis de leurs dates de naissance et de mort) aux plus « contemporains » : Matisse, Léger, Braque, Laurencin et enfin Picasso. Chaque œuvre est dimensionnée, sa technique indiquée et son sujet brièvement décrit. Une estimation de sa valeur est établie par Roganeau et une datation est généralement proposée.

 

La partie la plus spectaculaire de Coffre n°7 est constituée par l’alignement de cent soixante-deux empaquetages ; dans leur contrechamp, un fascicule fait partie de l’œuvre : c’est la description de chacune des pièces du coffre-fort. Chaque fiche a été constituée grâce à la compilation de toutes ces sources et enrichie le cas échéant par une reproduction photographique de l’œuvre spoliée.

Parallèlement à Coffre n°7, la pratique de la reproduction photographique de l’art a constitué l’autre élément structurant de la salle Focus, pour évoquer Paul Rosenberg. La bibliothèque Kandinsky conserve en effet un « rescapé » des spoliations dont le marchand a été victime : une partie du corpus des quatre mille cinq cents plaques de verre photographiques de toutes les œuvres d’art qui ont figuré dans le stock de la galerie. Elles furent, à l'occasion de cet accrochage, pour la première fois rassemblées en un épais « bottin » qui ne matérialise plus qu’un stock virtuel à partir duquel, pourtant, l’histoire de la galerie peut se déployer. Paul Rosenberg, comme la plupart des marchands de sa génération, avait fait photographier toutes ses œuvres.

 

L’histoire inédite de ces plaques permet d’apporter un éclairage non seulement sur ce dont la galerie du 21, rue La Boétie a été le théâtre pendant l’Occupation, mais aussi sur la stratégie commerciale de Paul Rosenberg, acquéreur d’œuvres (la collection Fayet) au cours des quarante premières années du 20e siècle, ses relations très différenciées avec « ses » artistes et en particulier Picasso, et les différents procédés auxquels auront recours des services allemands et français pour le dépouiller. ◼

Pour l'occasion, les Cahiers du Musée national d'art moderne publient un hors-série qui réunit tous les galeristes auxquels ces dossiers ont rendu hommage sur deux années. Apparaissant dans l'ordre chronologique de l'ouverture de leur galerie, chacun d'eux bénéficie d'une notice historique accompagnée d'une sélection d'œuvres du Centre Pompidou passées entre leurs mains.

Commissariat de l'exposition

 

Raphaël Denis

Artiste

Camille Morando 

Responsable de la documentation des œuvres, collections modernes du Musée national d'art moderne, Centre Pompidou

Stéphanie Rivoire

Responsable du secteur archives, Bibliothèque Kandinsky

Didier Schulmann 

Conservateur au Musée national d'art moderne, Centre Pompidou, chef de service de la Bibliothèque Kandinsky