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L'artiste et son œuvre

Marcel Duchamp

Marcel Duchamp, figure majeure de la modernité, bouleverse dès 1913 la définition de l’art avec sa célèbre Roue de bicyclette, assemblage d’objets qui désigne la primauté de l’idée sur « le savoir-faire » de l’artiste. Traversant le cubisme, le futurisme, le dadaïsme et le surréalisme sans jamais s’y intégrer pleinement, il incarne l’artiste conceptuel avant la lettre, pionnier d’un art intellectuel ouvert sur le questionnement.

Apprentissage et débuts parisiens

Né en 1887 à Blainville-Crevon (Seine-Maritime), Marcel Duchamp grandit dans une famille d’artistes, aux côtés de ses frères et sœur artistes, Jacques Villon, Raymond Duchamp-Villon et Suzanne Duchamp. Formé auprès de son grand-père peintre et graveur, il débute notamment par des paysages impressionnistes avant de gagner Paris en 1904, hébergé par son frère Jacques à Montmartre. Élève indiscipliné à l’Académie Julian, il préfère les cabarets et vend des dessins humoristiques, cultivant déjà son goût du jeu de mots et du décalage entre l’image et son titre. Invité par ses frères, Duchamp fréquente le Groupe de Puteaux, cercle de peintres cubistes composé entre autres des artistes Albert Gleizes, Fernand Léger, Jean Metzinger, Roger de La Fresnaye et du poète Guillaume Apollinaire. 
 

Inventions picturales et crise de la peinture

Peut-on faire des œuvres qui ne soient pas « d’art » ?1

 

Entre 1910 et 1912, il fait évoluer sa peinture inspirée de Cézanne vers le cubisme et la décomposition du mouvement, influencé notamment par les œuvres de František Kupka. Après le refus de son Nu descendant un escalier n°2 au Salon des indépendants de 1912, Duchamp séjourne à Munich pendant l’été de cette même année, où il admire les techniques traditionnelles des maîtres anciens et se passionne pour les sciences et techniques en visitant des foires et des musées. Duchamp considère a posteriori cette période munichoise comme le « théâtre de sa totale libération » pendant laquelle il abandonne peu à peu la peinture traditionnelle. Il entérine cette rupture en créant ses premiers readymades en 1913-1914 : des objets manufacturés choisis sans goût particulier, signés et datés. Employé en 1913 à la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, il approfondit ses lectures scientifiques sur les mathématiques, l’anatomie et la perspective. À la même période, Marcel Duchamp commence la rédaction des notes préparatoires du Grand Verre, un récit énigmatique qui se déploie sur deux registres : celui de la mariée et de ses célibataires, liés dans une métaphore mécanique du désir, de l’énergie et de la frustration.

Après son séjour en Allemagne, Marcel Duchamp prospecte une nouvelle voie en cherchant à s’affranchir de la « peinture rétinienne » sans pour autant abandonner la technicité du geste manuel. Encadrée comme un tableau Neuf Moules Mâlic (1914-1915) marque le début de ses recherches. Il substitue à la toile une plaque de verre reflétant l’espace environnant, colorée par les pigments des feuilles de plomb découpées, cerclées puis fixées par un vernis. La technique employée évoque ici celle des fixés-sous-verre, art populaire découvert à Munich, et également pratiqué par Vassily Kandinsky et Gabriele Münter. Ce procédé impose un travail minutieux, à plat et à l’envers. Duchamp renverse ainsi les codes, en faisant des matériaux industriels le sujet même d’une réflexion sur le beau et la fonction du geste esthétique. 

 

1 Marcel Duchamp, Notes de 1913

New York et les readymades

Marcel Duchamp est déjà connu à New York, lorsqu’il s’y installe en 1915 après avoir échappé à la mobilisation pour des raisons de santé. En effet, le scandale du Nu descendant l’escalier n°2 à l’exposition  de l’Armory Show de 1913 contribue à sa réputation d’artiste provocateur incarnant l’avant-garde européenne  et ouvre des portes dans le milieu des collectionneurs américains. Introduit par son ami l'artiste Walter Pach, il fait la connaissance des mécènes Louise et Walter Arensberg qui l’hébergent et lui fournissent un atelier. Marcel Duchamp commence à fréquenter toute une intelligentsia aux mœurs libres, à l’écart des normes et des convenances de la société. Il participe alors pleinement à l’esprit dada de l’avant-garde new yorkaise. C’est là qu’il imagine Fontaine (1917), un urinoir signé « R. Mutt ». L’œuvre est rejetée par la Société des artistes indépendants, qui pourtant s’affiche « sans jury et sans prix ». 

Détournements, pseudonymes et faux retrait

Duchamp poursuit ses jeux de langage et de détournement, comme avec L.H.O.O.Q. (1919). En ajoutant une moustache et un bouc à la Joconde, il interroge avec humour la tradition picturale et la (récente) célébrité de ce portrait.
En 1920, il crée son double féminin, Rrose Sélavy, femme d’affaires, créatrice de parfum et artiste. Cette période d’activité intense du nouvel alter ego correspond à un moment où Marcel Duchamp s’extrait de sa vie d’artiste, pour se consacrer à sa passion pour les échecs. Il vit également de la vente d’œuvres d’amis comme le sculpteur Constantin Brancusi, tout en organisant expositions et publications. Préoccupé par le temps, la vitesse et le mouvement, il entame en 1920 une série d’œuvres optiques : Rotative plaques verre, Anémic Cinéma (séquences filmées alternant de disques optiques et porteurs de calembours), Rotoreliefs. Il déclare définitivement inachevé son Grand verre en 1923.

Œuvre récapitulative, scénographie et testament

En 1934, Duchamp édite La Boîte verte, une œuvre comportant 93 documents (notes, dessins, photographies) regroupant plusieurs années de réflexions sur le processus créatif ayant mené à la réalisation du Grand Verre. Entre 1936 et 1941, il construit une série de « boîtes-en-valise », des musées portatifs réunissant des répliques miniatures de ses œuvres. Ces nouvelles productions lui permettent de contrôler à la fois la diffusion de ses œuvres et la narration autour de son travail. Tandis que Marcel Duchamp est ignoré des institutions et du marché de l’art, ces boîtes constituent de véritables monographies de l’artiste par lui-même. Sa démarche questionne tout autant l’institution muséale que la notion d’œuvre originale et de copie ainsi que le principe de l’exposition. Sollicité par André Breton, il conçoit des scénographies spectaculaires des plus grandes expositions surréalistes entre 1938 et les années 1960. En secret, il élabore dans son atelier à New York entre 1946 et 1966 son œuvre ultime Étant donnés, installation remontée après sa mort au Philadelphia Museum of Art.
Marcel Duchamp connaît une véritable reconnaissance du milieu artistique à partir du milieu des années 1950. New York est alors un foyer d’innovation artistique. Les artistes de l’avant-garde new yorkaise, comme John Cage, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, aussi nommés les Néo-dadaïstes, revendiquent leur parenté avec l’œuvre de Marcel Duchamp. Les expositions et interviews de l’artiste se muliplient aux États-Unis et en Europe pendant toutes les années 1960 jusqu’à la fin de sa vie en 1968.  

L’inframince

[…..]Le possible impliquant le devenir - le passage de l’un à l’autre a lieu dans l’inframince. L’allégorie (en général) est une application de l’inframince. Allégorie de l’oubli.2

 

Duchamp forge très tôt la notion d’inframince, mais ne la met réellement en circulation qu’à la fin de sa vie dans des notes écrites entre 1912 et 1968, et rassemblées dans un corpus publié par Paul Matisse en 1980, dans une sous-rubrique intitulée « Inframince ». L’inframince désigne une différence presque imperceptible, un intervalle minime entre deux états ou phénomènes, comme la chaleur qui subsiste sur une chaise que l’on vient de quitter. Duchamp en fait un outil pour penser ces écarts minuscules mais décisifs, où s’opère notamment le passage de l’objet banal à l’œuvre d’art, grâce au readymade, et qui traverse par la suite toute son œuvre. 
« Je ne veux détruire l’art pour nul autre que pour moi-même, voilà tout. » (Marcel Duchamp, colloque au Museum of Modern Art New York, 1961) 
Marcel Duchamp meurt le 2 octobre 1968, laissant derrière lui une œuvre décisive pour l’art contemporain. Il aura remis en cause « l’art rétinien » au profit de la pensée et introduit un renversement du rôle de l’artiste en affirmant que « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux » (Michel Sanouillet, Marchand du sel, textes et entretiens, 1958). En plaçant ainsi la réception de l’œuvre au cœur du processus créatif, il a ouvert la voie à un art où l’expérience du public, ses choix, ses projections et ses déplacements, deviennent des composantes essentielles de l’œuvre, tout aussi déterminantes que l’intention initiale de l’artiste.

 

2 Notes autographes pour InframinceLe Grand VerreProjets et Jeux de mots, entre 1912 et 1968