
Chez Jonás Trueba, un cinéma familier
« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. »
Paul Verlaine, Mon rêve familier
« Ce qui m’intéresse, c’est une œuvre qui se poursuit, au fil des étapes d’une existence, pas seulement la sienne propre, mais aussi celle des lieux que l’on traverse, des personnes qui nous accompagnent. Les enjeux qui courent au long d’une vie m’importent et j’ai envie que les films viennent jalonner cette trajectoire, qu’il y ait cette cohérence-là, comme une sorte de famille de films, avec des airs communs qu’on retrouve sous différentes formes. »
Chez Jonás Trueba (né en 1981), des visages reviennent, des histoires semblent se suivre, des objets passent d’un espace filmique à l’autre, des livres d’une main à l’autre, des chansons accompagnent et font danser, chaque film étant singulier mais néanmoins relié aux autres. Le cinéma de Trueba est ainsi tourné vers autrui, que ce soit les fidèles collaborateurs et collaboratrices devant et derrière la caméra qui investissent pleinement le processus de création par leur vécu et leurs contributions depuis le premier film, ou le public à qui l’on propose de venir (re)voir, écouter et ressentir. « Il s’agit plutôt de faire un portrait de nous à un moment précis, en ajoutant simplement une fine couche de fiction. C’est une fiction très timide, minimale. Ce ne sont presque pas des personnages, tout comme d’ailleurs ce n’est presque pas un film », confie le cinéaste.
Il s’agit plutôt de faire un portrait de nous à un moment précis, en ajoutant simplement une fine couche de fiction. C’est une fiction très timide, minimale. Ce ne sont presque pas des personnages, tout comme d’ailleurs ce n’est presque pas un film.
Jonás Trueba
C’est à partir de Los ilusos (2013), son deuxième long métrage, qu’il appelle d’ailleurs son « film zéro », comme s’il s’agissait à la fois d’un nouveau départ et d’un manifeste, que Trueba nous invite véritablement à partager la vie de ses films. Tourné avec une bande d’ami·e·s dans des décors réels, sans scénario, sans lumière artificielle, se construisant au fil du tournage qui a lieu sur le temps libre de chacun, il suit l’errance d’un jeune cinéaste après son premier long métrage. Le film est en partie constitué de la matière même de son tournage, révélant l’envers du décor. Cette dimension méta est tout sauf théorique ou poseuse : elle est gage de transparence et de partage, mettant à nu la dimension volontairement artisanale de la fabrication, accessible à tout un chacun, et l’idée fondamentale selon laquelle le cinéma et la vie ne sont qu’un.
C’est après l’expérience insatisfaisante de la production de son premier long métrage, Todas las canciones hablan de mí, que Trueba décide de se libérer de l’industrie et de son système compassé en cofondant sa propre société de production, Los ilusos films, avec Javier Lafuente. Cette configuration lui permet alors de suivre chaque étape, de la conception à la distribution. Il définit alors ce qu’il appelle un « cinéma possibiliste » : des échelles économiques, et par-là même narratives et esthétiques, propres à chaque projet et induisant des temporalités multiples.
Ainsi Qui à part nous (Quién lo impide, 2021) a été tourné sur une période de cinq ans avec un groupe d’adolescent·e·s, en équipe très réduite, avec Trueba à la caméra. Pendant 3 h 40, un libre entremêlement de séquences entre fiction, documentaire et témoignages qui semblent se composer sous nos yeux, prend le pouls d’une génération tout en s’attardant sur chacun·e individuellement. Tandis que Venez voir (Tenéis que venir a verla, 2023) a été tourné en huit jours en plein contexte pandémique avec quatre comédien·ne·s, et tente de capturer, le temps de deux moments passés ensemble, la complicité qui subsiste et les désaccords émergents entre deux couples amis à l’approche de la quarantaine.
Dès le premier film de Trueba, à travers l’histoire de Ramiro et Andrea et leur difficulté à acter leur séparation, on retrouve les motifs chers à son cœur : le couple et ses fluctuations, la déambulation dans Madrid, la conversation, la liesse, la douceur ou au contraire la solitude qui émanent de moments amicaux, amoureux ou créatifs, mais aussi l’art de la citation — qu’elle soit littéraire, philosophique, poétique ou musicale.
C’est également le cas dans Los exiliados románticos (2015), un road-movie entre l’Espagne et la France, à la fois solaire et mélancolique, dans lequel les trois protagonistes masculins se confrontent à leur désir amoureux. Avec La reconquista (2016), la comédienne Itsaso Arana rejoint la troupe et illumine, aux côtés de Francesco Carril, ce récit à la fois simple et ample des retrouvailles éphémères entre deux anciens amoureux.
La perspective plus féminine de la comédienne éclot dans Eva en août (La virgen de agosto, 2019), coscénarisé par elle et Trueba, portrait d’une jeune femme de 33 ans qui se cherche à travers les rencontres qu’elle fait lors d’un été madrilène. Nulle grandiloquence mais plutôt un naturalisme poétique, une attention accordée à la vie et au moment présent, une envie de partager un goût commun : un rayon de soleil qui caresse la peau d’un corps alangui sur un canapé, l’émotion qui jaillit discrètement à l’écoute d’une chanson dont on pense qu’elle nous est destinée.
Dans l’ensemble de ces films, des situations familières se font écho au gré d’infinies variations tout en dressant, l’air de rien, le portrait d’une jeunesse contemporaine, de l’insouciance et des tourments des premières expériences aux vicissitudes de l’âge mûr. Avec Septembre sans attendre (Volveréis, 2024), sélectionné à la Quinzaine des cinéastes, Trueba se penche sur un couple qui prend la décision excentrique de célébrer sa prochaine séparation. La dimension performative du film, son élan tout autant comique que mélancoliques — à la manière des comédies de remariage hollywoodiennes — semblent à la fois renouveler son approche et clore un cycle.
C’est donc de façon tout à fait appropriée que Jonás Trueba répond à la question posée à tous les cinéastes invité·e·s par le Centre Pompidou, « Où en êtes-vous ? » sous la forme d’un court métrage, tout en nous faisant également la surprise d’un long métrage tourné et finalisé en un temps record.
Une masterclasse animée par des étudiant·e·s, un dialogue autour de la question essentielle de la production avec ses pairs français, Sophie Letourneur et Guillaume Brac, une programmation de quelques films chers à Jonás Trueba en dialogue avec les siens, une performance d’Itsaso Arana autour d’Eva en août et de nombreux invité·e·s du cercle de Trueba — les acteurs Vito Sanz, Francesco Carril, le producteur Javier Lafuente, la costumière Laura Renau, le directeur artistique Miguel Ángel Rebollo, la monteuse Marta Velasco — complètent une rétrospective joyeusement collective, reflet de l’écosystème à la fois méthodique et empirique de la famille « ilusa ». ◼
Toutes les citations sont issues du livre qui accompagne la manifestation, Jonás Trueba – Le cinéma, c’est vivre trois fois plus, dirigé par Eva Markovits et Judith Revault d’Allonnes, composé de longs entretiens, de notes de Jon éditions de l’Œil, en partenariat avec le Centre Pompidou, 2026.
À lire aussi
Dans l'agenda
Image extraite du film Eva en août, de Jonás Trueba (2019)
© Los Ilusos Films





