
Dans l'atelier d'Alexander Calder en Touraine, refuge des dernières années du sculpteur
C'est un large bâtiment de pierre, dont la façade percée de huit arcades domine la vallée de l'Indre. En ce mois de septembre, le soleil souligne les teintes encore vert tendre des vignes qui s'étendent de part et d'autre du promontoire. Pour entrer dans l'atelier d'Alexander Calder, il faut contourner le bâtiment et remonter vers le plateau, où une lourde porte métallique ouvre sur un espace unique de trois cents mètres carrés. La charpente culmine à douze mètres de hauteur et, derrière l'immense verrière, le regard retrouve la vue imprenable sur la vallée. La simplicité de ce volume brut, avec ses murs de pierre et son plancher à larges lames, fait écho à celle de la maison voisine, dont on devine la silhouette derrière quelques arbres.
L'esprit de Calder règne également ici, avec pour maître mot une simplicité touchant presque à l'austérité monacale.
L'esprit de Calder règne également ici, avec pour maître mot une simplicité touchant presque à l'austérité monacale. Des tables fabriquées par l'artiste sont toujours en place, sans fioritures ni recherche esthétique particulière, tout comme quelques lampes assemblées de sa main. Seuls quelques dessins ornent les murs. Au-delà, une serre semble prolonger l'écrin de verdure qui entoure le domaine, où poussent encore les arbres plantés par Calder.
Comment un artiste américain à la carrière internationale a-t-il pu atterrir à Saché en 1953, un petit village de six cents habitant·es situé à trente kilomètres au sud de Tours ? Alexander Calder connaît certes la France, puisqu'il a déjà séjourné régulièrement à Paris entre 1926 et 1933. Mais la Touraine ? Francophile, il aurait pu découvrir Saché en suivant les pas de Balzac. Le natif de Tours, fuyant l'effervescence parisienne, s'enfermait des semaines entières dans le château d'amis de ses parents, où il écrivit, entre 1825 et 1848, des pages du Père Goriot, de Louis Lambert ou de César Birotteau. Mais ce n'est pas le cas.
Alfred Pacquement est directeur honoraire du Musée national d'art moderne et co-commissaire de « Calder au cœur de la France », une exposition qui a lieu dans le cadre de Ar(t]chipel, un festival au cœur de la région Centre-Val de Loire organisé avec le Centre Pompidou. Il raconte : « L'histoire commence avec un homme, Jean Davidson, un journaliste américain que Calder rencontre en 1944 lorsqu'il achète le mobile France Forever [reprenant le nom du groupe de soutien à la Résistance française fondé en septembre 1940 aux États-Unis, ndlr]. Le sculpteur l'avait réalisé en 1942 en soutien à la France libre dans le cadre d'une exposition collective. » L'œuvre à la croix de Lorraine, reconnue d'intérêt patrimonial majeur par le ministère de la Culture en 2019, a été acquise en 2020 par le musée de l'Armée à Paris.
Échange maison contre sculptures
Les liens d'amitié se consolident après la guerre et, en novembre 1953, Calder et sa femme Louisa rendent visite à Jean Davidson, alors qu'ils séjournent à Aix-en-Provence. Calder tombe rapidement sous le charme du village entouré de champs et de forêts. Le journaliste vient d'acheter le « Moulin vert », sur les bords de l'Indre, mais aussi plusieurs biens, dont la « maison François Ier », pour laquelle Calder a un « coup de foudre ».
La transaction se fait sur la base d'un troc : il échange trois mobiles contre cette maison troglodytique du 17e siècle, alors abandonnée. Il la retape, installe un atelier au rez-de-chaussée pour ses maquettes et transforme la porcherie attenante en « gouacherie », comme il baptise avec humour cet espace dédié aux œuvres sur papier.
Calder échange trois mobiles contre cette maison troglodytique du 17e siècle, alors abandonnée. Il la retape, installe un atelier au rez-de-chaussée pour ses maquettes et transforme la porcherie attenante en « gouacherie », comme il baptise avec humour cet espace dédié aux œuvres sur papier.
Saché devient son point d'ancrage français, d'autant plus que sa fille Sandra y vivra après avoir épousé Jean Davidson (elle n'en partira qu'en 1998) et que Calder a trouvé à Tours une entreprise de chaudronnerie avec laquelle il produit ses œuvres monumentales : l'entreprise Biémont.
La relation de confiance avec des ouvriers habitués à produire en série des pièces pour l'industrie a pris un certain temps à s'établir, comme il l'écrivait : « C'est un peu dur au début d'obtenir des ouvriers qu'ils comprennent au juste ce que vous voulez. Une sympathie réciproque s'établit au premier abord mais il faut beaucoup d'insistance pour obtenir les lignes dures de la silhouette des objets. »
C'est là qu'il fera construire une centaine de pièces, dont L'Homme, pour l'Exposition universelle de Montréal en 1967, mais aussi Horizontal, en 1974, l'une de ses dernières commandes monumentales, exposée actuellement devant le château de Chambord dans le cadre d'Ar(t]chipel.
Un projet d'envergure
Or, dix ans plus tard, Calder se sent à l'étroit, surtout après avoir visité l'atelier que le peintre Pierre Tal-Coat vient d'aménager en 1961 dans la chartreuse de Dormont, près de Vernon (Eure), avec une grande baie vitrée donnant sur les champs. « La taille de l'atelier m'a tourmenté dès que je l'ai vue, et j'en suis devenu très jaloux », confie-t-il dans son autobiographie en 1966.
C'est le déclic pour créer en France un lieu ambitieux, comparable à celui qu'il a construit en 1933 à Roxbury, dans le Connecticut. Calder n'avait alors pas la même aisance financière et le contexte de l'après-crise de 1929 lui imposait de jongler avec des matériaux recyclés pour transformer l'ancienne ferme. Plus de vingt ans après, sa renommée n'est plus à faire : il a représenté les États-Unis à la Biennale de Venise en 1952, où il a remporté le Grand Prix de sculpture.
Si la question budgétaire ne se pose plus, il conçoit ce projet avec modestie, sans en faire un geste orgueilleux. Jean Davidson entre de nouveau en scène pour s'occuper de l'acquisition des terrains sur la colline voisine, en dehors du village, au lieu-dit du Carroi.
Robert Melvin Rubin décrit ce moment dans un article publié dans les Cahiers d'Art en 2015 : « Le site fut aménagé : la colline fut creusée et les déblais furent poussés au bulldozer pour former un promontoire. Le projet nécessita le regroupement de quatorze parcelles de terrain distinctes. L'une d'entre elles préoccupait particulièrement Calder, car son intégration permettrait d'améliorer la pente du promontoire : "Est-il possible d'être plus en pente ?", demanda-t-il à Jean dans son franglais caractéristique. »
Calder architecte
L'artiste-architecte-ingénieur dessine les plans de ce bâtiment de trois cents mètres carrés, avec une verrière ouvrant sur la vallée et une zone dédiée à la peinture, baignée par la lumière du nord traversant une baie et un toit vitrés. Il s'inspire de la silhouette des fermes de Touraine pour la toiture et ajuste l'aménagement une fois le bâtiment achevé en 1963, après dix-huit mois de travaux, allant jusqu'à supprimer une paroi censée isoler l'espace consacré à la peinture. Il récupère des pavés de Tours, alors que la mairie entreprend la réfection de certaines rues, pour recouvrir le promontoire dominant la vallée.
À Roxbury, Calder avait la volonté de mélanger art de vivre et sa création, du minuscule au monumental, jusqu'à faire de la maison presque une œuvre d'art à part entière.
Jessica Watson, co-commissaire de l'exposition
Il semble que l'atelier de Saché ait été moins conçu pour travailler que pour présenter ses sculptures, contrairement à celui de Roxbury. Les photographies d'archives de cette ferme aux larges et hautes verrières montrent plusieurs établis ainsi qu'une véritable accumulation d'œuvres, d'outils et de pièces en attente d'être transformées. À Saché, les espaces sont occupés uniquement par des sculptures.
Si l'idée de ses « mobiles » et de ses « stabiles » est née en France lors de ses premiers séjours, c'est face aux immenses paysages du Connecticut qu'il les a pensés pour le plein air, directement mis en mouvement par le vent. « À Roxbury, il avait la volonté de mélanger art de vivre et sa création, du minuscule au monumental, jusqu'à faire de la maison presque une œuvre d'art à part entière », commente Jessica Watson, historienne de l'art et co-commissaire de l'exposition « Calder au cœur de la France ».
Show-room plus qu'atelier de travail
En revanche, une fois qu'il dispose de l'atelier à Saché, il multiplie les œuvres de plus en plus imposantes et les commandes publiques. « Il en produit aux États-Unis mais beaucoup naissent en Touraine à partir de petites maquettes qu'il amène à la fonderie », explique Ariane Coulondre, conservatrice au Musée national d'art moderne et troisième co-commissaire de l'exposition. Elle poursuit : « Il utilise le promontoire de Saché comme un show-room pour ses œuvres monumentales qui, sorties de l'usine, peuvent être appréhendées à la lumière naturelle et montrées à des collectionneurs et des visiteurs »
Calder utilise le promontoire de Saché comme un show-room pour ses œuvres monumentales qui, sorties de l'usine, peuvent être appréhendées à la lumière naturelle et montrées à des collectionneurs et des visiteurs
Ariane Coulondre, conservatrice au Musée national d'art moderne et co-commissaire de l'exposition
Il les met magnifiquement en scène à l'extérieur, avec pour décor la vallée de l'Indre d'un côté et, de l'autre, les arbres qu'il avait plantés. Il les valorise également dans la nef majestueuse de l'atelier. On retrouve cette pureté dans la scénographie du CCC OD à Tours, qui réunit seulement deux stabiles et un mobile, présentés jusqu'au 28 mars 2027 dans le hall-cathédrale.
Une maison pour les artistes
La dernière étape a été la construction d'une maison juste à côté de l'atelier, Calder souffrant de ne pouvoir circuler aisément de l'un à l'autre, puisqu'il devait prendre sa voiture pour redescendre au village. À nouveau, il en conçoit les plans, avec un espace de vie tout en longueur et en hauteur, très fonctionnel : d'un côté, le salon et sa cheminée, une cuisine à gauche, où tous les éléments sont alignés le long du mur, et, à droite, la salle à manger avec deux longues tables. Tout au bout, une serre est disposée à angle droit.
Cette maison aux formes simples sera achevée en 1969. En 1989, la Fondation Calder décide de faire de l'ensemble une résidence d'artistes. Le premier à l'inaugurer est Patrick Saytour, qui y a produit un ensemble de sculptures constituées de chaînes de bateau récupérées auprès des chantiers de Saint-Nazaire.
En 1989, la Fondation Calder décide de faire de l'ensemble une résidence d'artistes.
Il sera suivi de nombreux et de nombreuses artistes, dont Richard Nonas, Jaume Plensa, Jessica Stockholder, Sarkis, Allan Sekula, Marina Abramović, Tomás Saraceno, Ernesto Neto et Zineb Sedira (en préfiguration de son exposition à la Tate Britain en mai 2026)… jusqu'à Mimi Park, accueillie aujourd'hui.
La Sud-Coréenne, installée à New York, a recouvert le sol de formes géométriques rayonnantes réalisées à partir de bandes de ruban adhésif coloré, qui s'abîmeront au fur et à mesure que le public marchera dessus lors des visites organisées sur réservation jusqu'au 15 novembre.
« Calder est devenu une figure emblématique de Saché à qui il a offert une sculpture, Totem-Saché (1974), qui a été installée sur la place du village. Tout le monde a des histoires à raconter sur l'artiste devenu citoyen d'honneur de la commune », raconte Jessica Watson.
Le plus français des artistes américains. ◼

Photo © Shunk-Kender
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Nouveau !
Découvrez nos podcasts autour de l'œuvre d'Alexander Calder
Sculptures, dessins, estampes, œuvres textiles... L'œuvre riche et variée de Calder est largement représentée dans la collection du Centre Pompidou. Si l’artiste a une renommée internationale, ce qui l’animait profondément reste méconnu. Au fil de quatre épisodes de quinze minutes d'un podcast inédit, découvrez les différentes facettes de son art.
L'actualité des artistes en résidence à l'Atelier Calder c'est ici !
À lire aussi
Dans l'agenda
Portrait d'Alexander Calder dans son atelier à Saché le 23 août 1966
Photo © Shunk-Kender
© J. Paul Getty Trust, tous droits réservés
Gift of the Roy Lichtenstein Foundation in memory of Harry Shunk and Janos Kender
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn/Fonds Shunk et Kender/Dist. GrandPalaisRmn
André Kertész, portrait de l'artiste Alexander Calder (1929)
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Epreuve gélatino-argentique
25.4 x 20.4 cm
Agnès Varda, La Famille Calder (1954)
© Succession Agnès Varda
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Janeth Rodriguez-Garcia/Dist. GrandPalaisRmn
Epreuve gélatino-argentique
32 x 26.1 cm
Alexander Calder, Mobile sur deux plans (1962)
© Calder Foundation, New York / Adagp, Paris
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Tôle d'aluminium et fils d'acier peints
Dimensions 200 x 120 x 110 cm
Alexander Calder, Kiki de Montparnasse II (1930)
© Calder Foundation, New York / Adagp, Paris
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Fil de fer
Dimensions 30,5 x 26,5 x 34,5 cm
Alexander Calder, Le Soleil et la Lune (1965)
© Calder Foundation, New York / Adagp, Paris
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Gouache et encre de Chine sur papier
Dimensions 37,2 x 26,5 cm
Alexander Calder, Les Boucliers (1944)
© Calder Foundation, New York / Adagp, Paris
© Centre Pompidou, Mnam/Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Tôle, tiges et fils métalliques peints
Dimensions 219 cm
Diamètre 292 cm








