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Focus sur... « Lee Miller tête renversée » de Man Ray

D'abord mannequin, puis proche collaboratrice de Man Ray dans le Paris surréaliste avant de devenir photographe et reporter de guerre, Lee Miller fut l’une des figures les plus indociles du 20e siècle, déjouant le rôle de « muse » auquel on l’a si souvent réduite. Dans sa collection, le Centre Pompidou conserve un ensemble de portraits réalisés par Man Ray qui racontent moins une icône qu’un compagnonnage artistique décisif. Derrière ces images désormais célèbres se dessine déjà une artiste qui ne restera pas devant l’objectif, mais imposera bientôt son propre regard. Décryptage.

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Dans ce portrait réalisé par Man Ray vers 1930, Lee Miller apparaît la tête renversée. Un visage, un angle, une lumière : il n’en faut pas plus pour produire ce léger trouble propre à l’esthétique surréaliste. Mais ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la force plastique du cliché. C’est ce qu’il raconte, en creux, d’un moment de bascule. Car Lee Miller n’est pas seulement celle que l’on regarde. Elle est déjà, à cette date, en train de devenir celle qui regarde.

 

L’histoire a longtemps simplifié son rôle. On a fait de Lee Miller une « muse », un modèle, une silhouette associée à Man Ray et au Paris surréaliste des années 1930. Le récit est commode, mais incomplet. Née en 1907 à Poughkeepsie, dans une famille aisée, initiée très tôt à la photographie par son père, Elizabeth Miller, dite Lee, commence certes par travailler comme mannequin, notamment pour Vogue (elle pose pour Edward Steichen), après des études de peinture et de dessin à New York. Lorsqu’elle arrive à Paris en 1929 et rencontre Man Ray, elle ne se contente pas de poser : elle apprend, expérimente, participe au travail de laboratoire et s’inscrit dans une recherche photographique à part entière.

 

Lorsqu’elle arrive à Paris en 1929 et rencontre Man Ray, elle ne se contente pas de poser : elle apprend, expérimente, participe au travail de laboratoire et s’inscrit dans une recherche photographique à part entière.

 

C’est tout l’enjeu de ce portrait. Il montre une femme encore largement saisie par le regard des autres, alors même qu’elle est déjà en train de construire le sien. Sous l’objectif de Man Ray, Lee Miller entre dans l’imaginaire surréaliste ; mais elle ne s’y dissout pas. Elle y forge au contraire une position singulière. Assistante du photographe américain, modèle pour ses commandes comme pour ses expérimentations, elle se forme aux techniques de prise de vue et aux manipulations lumineuses, au moment où s’inventent rayogrammes, décadrages et jeux de lumière. Avec Man Ray, elle invente même la « solarisation », une technique qui consiste à réexposer brièvement un tirage ou un négatif à la lumière pendant le traitement, ce qui crée un halo onirique. En 1931, elle collabore avec lui à Électricité, le portfolio publicitaire commandé par la Compagnie parisienne de distribution de l’électricité, aujourd’hui considéré comme l’un des ouvrages emblématiques du surréalisme.

 

 

Lee Miller affirme très vite une autonomie artistique que son parcours ne cessera de confirmer. Elle commence à publier ses propres photographies : des images de mode modernistes, aux contrastes marqués, mais aussi des compositions plus troublantes, faites d’associations insolites, de fragments anatomiques, de mannequins, de vitrines ou de chevaux de bois. En 1932, année où elle apparaît aussi dans Le Sang d’un poète de Jean Cocteau, elle retourne à New York et ouvre son propre studio, qui acquiert rapidement une réelle notoriété.

 

Je préfère prendre une photo que d’en être une.

Lee Miller

 

Lee Miller développe alors un travail personnel, attentif aux décalages du réel, à l’inquiétante étrangeté des formes, à cette capacité de la photographie à déplacer la perception la plus ordinaire. Son activité commerciale ne la coupe nullement des avant-gardes. Puis son itinéraire bifurque encore. Après un séjour au Caire, elle revient en Europe et devient photographe pour Vogue, avant d’être correspondante de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’hiver 1942, Miller est ainsi l’une des rares femmes photographes à obtenir une accréditation par les États-Unis. Elle documente le Blitz, la Libération, puis l'horreur des camps de concentration de Dachau et de Buchenwald : son regard passe alors de l’expérimentation surréaliste au témoignage historique, sans jamais perdre en intensité. Dans l’un de ses clichés les plus célèbres, daté du 30 avril 1945, elle se fait photographier nue par David E. Scherman (son camarade du journal Life) dans la baignoire de l’appartement munichois d’Adolf Hitler, le jour même du suicide de celui-ci. Sur le tapis immaculé, ses rangers boueuses.

 

 

C’est cette trajectoire qui donne aujourd’hui à ce portrait toute sa profondeur. Ce que l’on voit ici, ce n’est pas seulement une figure du Paris des années 1930. C’est une artiste en formation, une femme que l’on croit saisir comme image, alors qu’elle s’apprête à produire l’une des œuvres photographiques les plus singulières de son temps. ◼