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Hilma af Klint, l'abstraction en éclaireuse

Résolument en avance sur les grands courants du 20e siècle, Hilma af Klint a bouleversé la chronologie de l’art moderne, réalisant, bien avant les figures établies de l’abstraction comme Vassily Kandinsky ou Kasimir Malevitch, des peintures d’inspiration ésotérique d’une audace exceptionnelle. Longtemps restée dans l’ombre, cette pionnière est aujourd’hui considérée comme une figure incontournable de la modernité, capable de transcender les frontières entre art, science et spiritualité. Alors que le Grand Palais propose la toute première exposition monographique consacrée à l’artiste suédoise en France, retour sur son parcours hors-norme.

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Des couleurs lumineuses, des formes abstraites flirtant de temps à autre avec des motifs végétaux, des compositions géométriques, un symbolisme caché, des airs cosmiques… Nul ne pourrait imaginer, en contemplant ces œuvres, qu’elles ont été conçues entre 1906 et 1915. D’un indéniable magnétisme, ces toiles de grand format sont entourées d’un halo de mystère qui ne peut s’expliquer que par l’intuition aiguë d’une artiste aussi douée techniquement que spirituellement. Réalisées pour la plupart à la tempera, qui mêle le pigment pur au blanc d’œuf — une technique héritée de la Renaissance italienne —, ces œuvres, signées Hilma af Klint (1862-1944), témoignent d’une maîtrise picturale qui leur confère une grande luminosité. Comme une synthèse entre l’esprit et la matière, leur aspect monumental nous donne l’occasion de nous élever spirituellement.

 

Si les manuels d’histoire de l’art situent la naissance de l’abstraction entre 1910 et 1913, et en attribuent les premières manifestations à Vassily Kandinsky, c’est pourtant dès 1906, dans la discrétion de son atelier de Stockholm, qu’Hilma af Klint, alors âgée de 44 ans et férue d’ésotérisme, entreprend une ambitieuse série de peintures cosmiques qu’elle destine à un temple du futur.

 

Si les manuels d’histoire de l’art situent la naissance de l’abstraction entre 1910 et 1913, et en attribuent les premières manifestations à Vassily Kandinsky, c’est pourtant dès 1906, dans la discrétion de son atelier de Stockholm, qu’Hilma af Klint, alors âgée de 44 ans et férue d’ésotérisme, entreprend une ambitieuse série de peintures cosmiques qu’elle destine à un temple du futur.

 

Alors que, ces dernières années, on réhabilite la place des artistes femmes dans la frise de l’histoire de l’art, Hilma af Klint s’y impose comme l’une des pionnières majeures de l’abstraction, devançant de plusieurs années la première œuvre abstraite de Kandinsky. Pourtant, sa véritable consécration n’intervient qu’en 2018, à l’occasion de sa première rétrospective au Solomon R. Guggenheim Museum de New York. L’exposition rencontre un succès retentissant et propulse définitivement l’artiste sur le devant de la scène internationale.

Une redécouverte en forme de miracle

Réalisées entre 1906 et 1915, les Peintures du Temple, les plus célèbres de l’artiste, forment un ensemble de 193 œuvres réparties en onze séries, aux titres évocateurs d’élévation et de cosmos : Chaos originel, Évolution, Les Sept Étoiles, Le Cygne, La Colombe ou encore Le Retable.

 

Restées intactes depuis leur création, elles doivent pourtant leur redécouverte à une série de miracles. Longtemps conservées à l’abri des regards dans un atelier de Munsö, à 45 km de Stockholm, la capitale suédoise, elles devaient rester scellées, selon les volontés de l’artiste. Convaincue que son œuvre était trop en avance sur son temps, Hilma af Klint avait demandé que l’on attende au moins vingt ans après sa mort avant de la révéler au grand jour. Connectée au monde des esprits, l’artiste, disparue en 1944, avait prophétisé l’avenir de ses tableaux.

 

Convaincue que son œuvre était trop en avance sur son temps, Hilma af Klint avait demandé que l’on attende au moins vingt ans après sa mort avant de révéler son œuvre au grand jour.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, ces œuvres auraient ainsi pu sombrer dans l’oubli, subir de multiples dégradations ou disparaître. Mais elles doivent leur salut à l’intérêt d’un artiste anthroposophe, Olof Sundström, qui, en 1945, les sauva in extremis d’une destruction annoncée : « Au décès de l’artiste, c’est lui qui non seulement débarrasse le cabanon, mais en plus en fait l’inventaire. Ses cotes “HAK” sont encore actives aujourd’hui. » souligne Pascal Rousseau, historien spécialiste de l’abstraction et commissaire de l’exposition « Hilma af Klint » au Grand Palais. Un second tournant décisif survient dans les années 1980 grâce à l’historien de l’art Åke Fant, qui contribue à faire connaître cette œuvre au public international, notamment lors de l’exposition « The Spiritual in Art » au Los Angeles County Museum of Art (LACMA) en 1986, où elle rencontre un large succès.

Hilma et les esprits frappeurs

Née en 1862 à Solna, en Suède, Hilma af Klint grandit dans une noble famille luthérienne, essentiellement composée d’officiers de marine et de scientifiques. Son père, cartographe, travaille au palais Karlberg de Stockholm. Très tôt, elle développe un intérêt pour la nature et la botanique, notamment lors des étés passés en famille sur l’île d’Adelsö, au cœur du lac Mälaren. Dans une Suède relativement progressiste pour l’époque, elle accède à une formation artistique solide : après des études de dessin technique, elle intègre en 1882 l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm, où elle apprend la peinture académique. Elle étudie notamment le portrait classique auprès de Kerstin Cardon, une peintre alors reconnue par ses pairs. Mais bientôt, un événement tragique — la mort de sa jeune sœur, Hermina, âgée de seulement dix ans — affirme son besoin de communiquer avec le monde invisible. Elle devient végétarienne, ne s’habille plus qu’en noir et établit ses premiers contacts avec les cercles spirites.

 

À une époque où le capitalisme ne fait que générer des conflits, la population cherche des points de fuite. Dès les années 1850, on s’enflamme naturellement pour le spiritisme et l’on refait le monde à coups de guéridon et d’esprits frappeurs : les sœurs Fox, aux États-Unis, ont lancé le mouvement. Allan Kardec à Paris, Victor Hugo à Jersey… Tous pratiquent l’écriture automatique. À Londres, une artiste britannique s’exerce, elle, au dessin automatique, comme nous l’apprend Pascal Rousseau : « Georgiana Houghton (1814-1884, ndlr), qui avait une formation d’artiste, montre ses dessins spirites dès 1860. C’est du Jackson Pollock avec un siècle d’avance, mais sur petit format ». Lui, qui avait aussi orchestré la captivante exposition « Hypnose » au Musée d’arts de Nantes en 2020, précise que « Georgiana Houghton est encore fixée dans cette dimension spirite, alors qu’avec Hilma af Klint, cela prend une dimension plus performative, plus picturale. »

 

 

Jusqu’en 1904, la vie artistique de l’artiste se résume à des portraits et des paysages figuratifs des plus conventionnels : une œuvre classique qui lui permet une indépendance financière. Mais, sous ce vernis officiel, une œuvre abstraite inspirée du spiritisme transparaît, nourrie par les idéaux théosophiques qui infusent dans Stockholm depuis 1889 déjà. Pascal Rousseau résume ainsi la doctrine théorisée par la philosophe et occultiste russe Helena Blavatsky : « C’est un syncrétisme religieux qui associe le bouddhisme, le christianisme, mais aussi l’obsession pour la théorie de l’évolution, mais dans un sens anti-darwiniste. C’est la fascination pour une évolution de l’espèce qui tendrait vers un être spirituel pur ; c’est-à-dire l’envers de Darwin, qui nous ramène au singe. »

 

Hilma af Klint rencontre son alter ego, l’artiste Anna Cassel, ainsi que Sigrid Hedman, Mathilda Nilsson et la médium Cornelia Cederberg. Ensemble, elles cofondent le Friday Group, qui devient De Fem (traduit du suédois « Les Cinq »). Chaque vendredi, elles s’adonnent alors à des séances d’écriture et de dessin automatiques, cherchant à entrer en contact avec des entités spirituelles.

 

Diplômée avec mention des Beaux-Arts de Stockholm, Hilma af Klint rencontre son alter ego, l’artiste Anna Cassel, ainsi que Sigrid Hedman, Mathilda Nilsson et la médium Cornelia Cederberg. Ensemble, elles cofondent le Friday Group, qui devient De Fem (traduit du suédois « Les Cinq »). Chaque vendredi, elles s’adonnent alors à des séances d’écriture et de dessin automatiques, cherchant à entrer en contact avec des entités spirituelles. C’est dans ce cadre qu’elle reçoit ce qu’elle considère comme sa « mission » picturale : « Tu dois proclamer une nouvelle philosophie de vie, et tu dois toi-même faire partie du nouveau royaume. Tes travaux porteront leurs fruits. » Il s’agit de réconcilier les plans terrestre et spirituel à travers la peinture. L’épisode biblique de l’échelle de Jacob, avec sa spirale ascendante reliant les deux mondes, décrit très bien ce qui est à l’œuvre.

 

En novembre 1906, Hilma af Klint entame donc l’ambitieuse série des Peintures du Temple sous l’autorité de ces « forces psychiques extérieures qu’elle appelle “guides” (…) qui semblent décider à la fois des protocoles, des techniques, des formats et des temporalités mis en jeu (durée de l’exécution des œuvres, écarts et retards quant à leur réception) », note Pascal Rousseau dans le catalogue de l’exposition.

Abstraite, surréaliste et même gender fluid

D’Anna Cassel à Thomasine Andersson, Hilma af Klint a essentiellement entretenu des relations amoureuses avec des femmes — dans ses œuvres, elle laisse surgir de multiples formes organiques ou végétales, parmi lesquelles des fleurs vulvaires éclatantes de vie. Souvent glissée dans la peau de son alter ego masculin, « Asket », pendant les séances, elle s’affranchit au passage du statut d’auteur. Ces créations sont dictées par autrui — les guides — et sont donc l’œuvre du groupe. Elle dépasse également les catégories de genre, explorant une forme d’androgynie symbolique où masculin et féminin se combinent dans un langage visuel codé.

 

Abstraite, surréaliste, conceptuelle, psychédélique, et même gender fluid… l’œuvre d’Hilma af Klint anticipe la plupart des courants actuels, tout en captant l’esprit de l’époque, qui va de l’Art nouveau au spiritisme, en passant par les arts populaires scandinaves.

 

Abstraite, surréaliste, conceptuelle, psychédélique, et même gender fluid…, l’œuvre d’Hilma af Klint anticipe la plupart des courants actuels, tout en captant l’esprit de l’époque, qui va de l’Art nouveau au spiritisme, en passant par les arts populaires scandinaves. Le spiritisme n’étant pas une fin, Hilma af Klint se réinvente constamment dans son travail. C’est pourquoi elle détrône le triumvirat Kandinsky-Mondrian-Malevitch, précurseurs en titre du mouvement abstrait, et théosophes eux-mêmes. Avec le dessin automatique, elle précède les surréalistes. Son éventail de couleurs vibrantes annonce les expérimentations psychédéliques et visuelles des années 1960 et 1970.

 

Au total, Hilma af Klint laisse derrière elle plus de 1 300 œuvres, ainsi qu’environ 150 cahiers de notes et de dessins spirites, qui sont de véritables clés de lecture de son univers symbolique. Son travail s’inscrit dans un contexte d’effervescence artistique marqué par l’émergence du cubisme et des premières formes d’abstraction, mais s’en distingue par sa dimension profondément spirituelle et transcendantale.

 

Plus d’un siècle après leur création, les Peintures du Temple continuent d’opérer leur magie. Entre mysticisme et modernité, elles témoignent de l’intuition visionnaire d’une artiste longtemps restée dans l’ombre, mais désormais reconnue comme une figure essentielle de l’histoire de l’art. ◼

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