
Mathieu Pernot, le « gadjo » photographe
La canicule estivale écrase l’immeuble où réside le photographe Mathieu Pernot (né en 1970). Les grands volumes géométriques de béton blanc, conçus par l’architecte Michel Kagan, abritent des ateliers d’artistes dont l’inspiration néo-moderne est aux antipodes de l'antique cité d'Arles, où tout a commencé. C’est en 1995, alors que Pernot est étudiant à l’École nationale supérieure de la photographie, haut lieu de la capitale de la Camargue, qu’il découvre l’existence des Gorgan. Cette famille rom, dont les caravanes sont parquées entre la gare de fret Sncf et le Rhône, est installée en France depuis plus d’un siècle. C’est le début d’une longue histoire photographique. Depuis cette première rencontre, tous les membres de la famille, qui s’est agrandie au fil des ans, continuent d’habiter ses photographies et de partager sa vie.
Votre histoire avec la famille Gorgan commence en 1995. Vous avez 24 ans et vous êtes encore étudiant à Arles…
Mathieu Pernot — La présence de ces familles en ville m’interpellait et j’avais repéré un terrain avec des caravanes, entre la gare de fret et les berges du Rhône. Un jour, j’y suis allé avec mon appareil photo. Mais en arrivant, je me suis trouvé ridicule : je n’allais tout de même pas dire à des parfaits inconnus que je voulais les photographier ! J’ai continué mon chemin et je me suis assis un peu plus loin, au bord du fleuve. Une femme est venue vers moi pour me lire les lignes de la main. Nous avons discuté. Je lui ai demandé si je pouvais lui tirer le portrait ainsi qu'à ses enfants. « Viens sur le terrain, tu demanderas à mon mari. » C’est elle qui m’a invité. J’ai fait quelques photographies et je suis revenu le lendemain pour les leur donner. On m’en a demandé d’autres. Puis certaines familles m’ont demandé de les aider à lire des courriers administratifs. L’histoire a commencé comme ça, très simplement, sans que j’aie une idée précise de ce que je voulais faire.
L’histoire a commencé comme ça, très simplement, sans que j’aie une idée précise de ce que je voulais faire.
Mathieu Pernot
Et cette histoire dure depuis plus de trente ans…
Mathieu Pernot — Oui. Aujourd’hui, notre lien va bien au-delà du projet photographique. Nous sommes régulièrement au téléphone, je vais les voir sans forcément faire de photos. À un moment, la rencontre devient tellement forte qu’on devient proches. La photographie continue d’être l’un des moteurs de cette relation, mais elle n’est plus du tout la seule chose.
Votre manière de les photographier a-t-elle changé au fil des années ?
Mathieu Pernot — Beaucoup. Entre 1995 et 1999, je les photographie et je publie un premier livre, Tsiganes, chez Actes Sud. Puis je m’installe à Paris en 2000 et, pendant une dizaine d’années, je les vois très peu. Lorsque je retourne à Arles vers 2010, ceux que j’avais quittés enfants sont devenus adultes et ont eux-mêmes des enfants, qui ont parfois l’âge qu’ils avaient lorsque je les ai rencontrés. Cela a été un vrai bouleversement. Je me suis dit qu’il fallait désormais montrer des destins individuels, et non plus seulement photographier une communauté. C’est pour cela que le travail s’est ensuite appelé Les Gorgan. Chaque série porte le prénom d’une personne : Vanessa, Johnny… Je ne prétends pas résumer une communauté. Je raconte les trajectoires des membres d’une famille.
Je ne prétends pas résumer une communauté. Je raconte les trajectoires des membres d’une famille.
Mathieu Pernot
Vous photographiez moins « la marge » que la fragilité. Quelle différence faites-vous ?
Mathieu Pernot — J’ai été éduqué par des parents sensibles à ceux qui n’avaient pas les mêmes chances que nous. Cette attention a toujours été présente chez moi. Mais en photographie, je parlerais effectivement davantage de fragilité que de marge. Quand je suis face à quelque chose de fragile, qui peut disparaître ou dont l’existence est menacée — cela peut être une personne comme un bâtiment —, j’éprouve quelque chose de particulier. Cette fragilité produit une présence singulière qui m’intéresse.
L’appareil photo permet-il de se rapprocher des autres ?
Mathieu Pernot — En tout cas, le mien m’en a rapproché. Je me demande souvent ce qu’aurait été ma vie si je n’avais pas été photographe. La photographie m’a permis de rencontrer des mondes et des lieux que je n’aurais jamais connus autrement. J’espère qu’elle permet aussi aux spectateurs de se rapprocher de mondes qu’ils connaissent mal. Je ne cherche pas pour autant à donner l’impression qu’on est totalement immergé dans ce que je photographie. Il reste toujours une certaine distance. Mais c’est peut-être justement cette distance qui permet de regarder les choses telles qu’elles sont, sans jugement.
La photographie m’a permis de rencontrer des mondes et des lieux que je n’aurais jamais connus autrement.
Mathieu Pernot
Votre travail mêle vos propres photographies à des archives ou à des images produites par d’autres dispositifs. Pourquoi multiplier ainsi les points de vue ?
Mathieu Pernot — Cela a commencé très tôt, justement avec les Gorgan. Près de leur terrain, à la gare d’Arles, il y avait une cabine de photomaton. Face à la densité de la vie autour de moi, j’étais très conscient que je ne comprenais pas grand-chose à ce que je photographiais. Je me suis dit qu’il fallait éviter de s’en tenir à un seul point de vue. J’ai donc emmené des enfants faire des photomatons. L’image d’identité est un dispositif très contraignant, presque enfermant, et je trouvais intéressant de voir ce qu’il produisait avec des enfants qui vivaient précisément hors de beaucoup de cadres sociaux. Un jour, l’un d’eux s’est accroché à la barre de la cabine et s’est mis à tourner. Son corps se jouait totalement du dispositif. Une autre fois, Priscillia est entrée dans la cabine en se cachant le visage. Je l’ai photographiée de l’extérieur au moment même où le photomaton la photographiait de l’intérieur. Nous avions donc deux images du même geste et du même instant, mais totalement différentes. Cela posait une question très simple : une image, qu’est-ce que c’est ? C’est un point de vue. Et l’endroit où l’on se trouve fabrique ce point de vue.
Photographier des personnes en situation de fragilité pose nécessairement la question de la position du photographe. Avez-vous établi des règles au fil des années ?
Mathieu Pernot — Justement, je ne crois pas à une règle générale. Chaque situation est différente. Je continue de dire que je ne sais pas, et qu’à chaque nouvelle rencontre, quelque chose de nouveau s’opère. Pour certains projets avec des personnes migrantes, par exemple, j’ai demandé un véritable travail d’écriture. Je leur confiais des cahiers et leur demandais de raconter une histoire dans leur langue. Je les rémunérais à la page, parce que je considérais qu’ils effectuaient un travail pour moi. Dans d’autres situations, cela ne pouvait pas fonctionner ainsi. À Lesbos, par exemple, une rémunération aurait créé des rapports trop compliqués. Je rencontrais les gens, nous discutions, nous échangions parfois nos contacts WhatsApp, puis je leur demandais s’ils acceptaient d’être photographiés. Il n’y a pas de règle. Il faut simplement avoir conscience de ces questions et essayer, à chaque fois, de trouver la solution la plus juste possible.
Cette réflexion concerne-t-elle aussi la manière dont les œuvres circulent ensuite ?
Mathieu Pernot — Oui. Deux Afghans avec lesquels j’avais travaillé, Jawad et Mansour, avaient écrit des textes devenus une œuvre, Les Cahiers afghans. Lorsque celle-ci a été acquise par le Musée national de l’histoire de l’immigration, il fallait décider comment partager les revenus. Nous avons choisi de les répartir entre la galerie, eux et moi. Ce sont toujours des questions complexes. Il faut bricoler des solutions du mieux qu’on peut, sans tourner le dos au problème.
Qu’est-ce qu’une bonne photographie, pour vous ?
Mathieu Pernot — Je ne sais pas très bien ce qu’est « une bonne image ». J’anticipe beaucoup de choses, mais ce qui m’attrape vraiment, c’est le réel. Je vois quelque chose et j’opère une forme de reconnaissance : je perçois l’image possible dans ce que j’ai devant moi. Je suis assez peu intéressé par l’idée de l’image iconique qui dirait tout à elle seule. Mes photographies font plutôt partie d’ensembles, de séries. C’est aussi pour cela que la pensée du montage m’intéresse beaucoup, notamment celle des atlas, comme l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg.
La photographie est précisément le médium où l’on ne peut pas se passer de ceux que l’on représente. (...) Cette rencontre (avec les Gorgan, ndlr) m’a permis de construire avec cette famille une relation magnifique. Rien que pour cela, la photographie a déjà fait quelque chose.
Mathieu Pernot
Vous avez aujourd’hui plus de trente ans de recul sur votre première rencontre avec les Gorgan. Comment regardez-vous le jeune homme de 24 ans qui est allé, avec son appareil, vers des gens qu’il ne connaissait pas ?
Mathieu Pernot — Je ne regrette pas d’avoir été ce jeune homme. Aujourd’hui, je rencontre parfois de jeunes photographes qui s’imposent très vite toutes sortes d’interdictions : est-ce que j’ai le droit d’aller voir telle personne ? Est-ce que je suis légitime pour photographier tel monde ? Je trouve dommage de renoncer à aller vers les autres. Il ne s’agit évidemment pas d’y aller comme un prédateur, de se servir et de repartir. Il s’agit d’essayer d’imaginer ce qu’on peut faire ensemble. Pour moi, la photographie est précisément le médium où l’on ne peut pas se passer de ceux que l’on représente. Alors faut-il renoncer à représenter par principe, ou prendre le risque d’essayer de faire du mieux qu’on peut ? Je ne regrette pas d’avoir pris ce risque. Cette rencontre m’a permis de construire avec cette famille une relation magnifique. Rien que pour cela, la photographie a déjà fait quelque chose. ◼
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Dans l'agenda
Portraits de Mathieu Pernot, © Pierre Malherbet
Mathieu Pernot, Priscilla, Cabine du photomaton, 1995, épreuve gélatino-argentique, 190 × 67 cm
Mathieu Pernot, Photomatons, 1995-1997, épreuve chromogène, photomaton, 4,8 × 4 cm chaque photomaton
Collection Centre Pompidou © Adagp, Paris, 2026
Photo © Centre Pompidou /Dist. GrandPalaisRmn








