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Secrets d'archi ► Le « ventre » du Centre Pompidou

(Épisode 4/15) Sous les pavés, la plage ? Presque ! Caché sous la Piazza et le bâtiment emblématique du Centre Pompidou, c'est tout un monde de souterrains, comme une ville à part entière, avec ses habitant·es et ses coutumes. Il paraît même qu'on y trouve… un passage secret. Plongée dans les sous-sols du plus underground des musées. 

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S’étendant sur cinq niveaux et représentant 48 % de la surface totale du bâtiment, les espaces souterrains du Centre Pompidou sont des espaces mystérieux car méconnus du grand public — il sont réservés en partie à des usages fonctionnels (parking, livraison, stockage) ou privés (ateliers de production, bureaux).

 

Pour mieux appréhender cet espace souterrain, le plus efficace est de regarder les photos du coulage du béton des fondations. En 1972, le plateau Beaubourg, qui accueillait un grand parking depuis les années 1930, est entièrement creusé. Le « trou » de Beaubourg atteint seize à vingt mètres de profondeur et est consolidé par des murs de soutènement. Cette béance spectaculaire est contemporaine du fameux « trou des Halles », à l’emplacement de l’ancien marché emblématique de la capitale, à quelques centaines de mètres de là. Cette proximité provoquera parfois des confusions dans l’esprit des Parisiens — et vaudra à Renzo Piano et Richard Rogers, architectes du Centre Pompidou, de rappeler inlassablement en interview qu’aucun bâtiment n’a été détruit pour construire Beaubourg.

 

En 1972, le plateau Beaubourg, qui accueillait un grand parking depuis les années 1930, est entièrement creusé. Le « trou » de Beaubourg atteint seize à vingt mètres de profondeur et est consolidé par des murs de soutènement.

 

Les sous-sols de Beaubourg sont coulés en béton, matériau qui est, par contraste, peu utilisé dans la partie « émergée » de l’architecture du Centre Pompidou, où dominent l’acier et les façades vitrées. Il s’agit d’une nécessité structurelle : pour maintenir la tension dans l’exosquelette du bâtiment, il faut s’assurer que les poteaux en acier sont solidement ancrés dans le sol. Pour s’offrir le luxe de tutoyer les nuages, il faut avoir les pieds sur terre !

Une ville sous la ville

Sous les pavés, la plage ? Mieux que ça. Les souterrains de Beaubourg, qui s’étendent sous la Piazza et le bâtiment principal, sont une ville à part entière, avec ses habitant·es et ses coutumes. On y croise une quinzaine d’ateliers spécialisés, des rayonnages d’archives, et des occupants bien accommodés à l’absence de lumière naturelle. Nicolas Moreau, architecte mandataire et designer principal du volet culturel du futur Centre Pompidou 2030, nous raconte ce qu’il a croisé dans les sous-sols : « Dans l’atelier d’électromécanique, ils réparent des structures improbables, mouvantes, cinétiques ou radiophoniques. Il y a une sédimentation de vieilles affiches et d’objets accrochés aux murs, c’est vraiment incarné ! Il y a là-bas une vraie poésie. »

 

Sous les pavés, la plage ? Mieux que ça. Les souterrains de Beaubourg, qui s’étendent sous la Piazza et le bâtiment principal, sont une ville à part entière, avec des habitant·es et des coutumes.

 

Dans les niveaux les plus profonds, on trouve les machines qui assurent les fonctions vitales du bâtiment : produire le chaud, le froid, convertir le courant, etc. Cette machinerie ronronnante, enfouie comme un dragon au fond de sa grotte, est le cœur qui irrigue tout le Centre. D’ailleurs, bien qu’elles soient hors de vue du grand public, on retrouve sur ces machines le même code couleur qu’à l’extérieur du bâtiment : bleu pour les flux d’air, vert pour l’eau, jaune pour l’électricité, etc.

 

 

Le nec plus ultra ? Un tunnel pas si secret relie ces sous-sols à ceux du bâtiment voisin de l'Ircam, construit en 1977, dont les espaces principaux sont enfouis pour des raisons acoustiques. C’est tout ce qu’il reste d’un réseau complexe de souterrains projeté dans les premières versions du projet, où l’on imaginait une trame de galeries rayonnant dans le quartier.

Un lieu de création 

Largement inaccessibles, les sous-sols du Centre Pompidou sont depuis longtemps un objet de curiosité et de fantasmes. En 1976, sous le pseudonyme de Gustave Affeulpin, le sociologue Albert Meister (1927–1982) publie La soi-disant Utopie du centre Beaubourg. Ce brûlot déluré et foutraque imagine une utopie anarchiste « à 0 % de contrainte » située sous le Centre Pompidou, où l’on vivrait en autogestion, loin des « mornes » de la surface. Les sous-sols pirates d’Affeulpin sont un lieu de création et, comme il le résume : « Au-dessus, on consomme la culture, ici on la fait ».

 

En janvier 2020, les artistes Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk proposent Fosse, un opéra dans le parking du Musée. Les publics étaient invités à déambuler entre les musiciens, dans un espace éclairé par quelques phares de voitures.

 

Au-delà de la fiction, des artistes ont été invités ponctuellement à intervenir dans ces espaces souterrains. L’une des interventions les plus notables est certainement Fosse, l’opéra des artistes Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk, joué en janvier 2020 dans le parking du musée. Les spectateur·ices de cette pièce pour soprano, violoncelle et chœur avec ensemble amplifié étaient invité·es à déambuler entre les musiciens, dans un espace éclairé par quelques phares de voitures, dans un concerto sombre et crépusculaire.

Et demain ?

Aujourd’hui, seule une petite partie des sous-sols est accessible au public : la trémie (le « trou ») au cœur du Forum permettait (jusqu'à la fermeture du bâtiment en 2025, nldr) de descendre vers des salles de projection et une galerie de photographies, dédiée au genre et inaugurée en 2014. Le projet des architectes de l’agence Moreau Kusunoki, chargés de repenser les espaces intérieurs pour la réouverture du bâtiment Beaubourg prévue pour 2030, promet de transformer certains de ces espaces souterrains en véritables lieux d’exposition, de représentation et de création. Ces nouvelles salles remplaceront des parkings aujourd’hui surdimensionnés au regard de leur usage réel : la culture a horreur du vide ! ◼