
Chez Elsa Werth, l’art déjoue la logique des machines
Artiste plasticienne, Elsa Werth (née en 1985) s’intéresse aux relations entre travail, production et consommation, ainsi qu’à la circulation du langage et de l’information dans notre quotidien. Grâce à des installations, des sculptures, des vidéos et des dispositifs participatifs, elle détourne des objets et des situations ordinaires pour déplacer leurs usages habituels et troubler nos habitudes de perception. Ses œuvres interrogent notamment la place du travail dans nos sociétés et la manière dont les technologies transforment les gestes et les modes de production, comme le montre IF/THEN, une vidéo réalisée à l’aide de l’intelligence artificielle générative.
Dans le cadre de l’exposition en ligne « Nos chimères sont-elles ce qui nous ressemble le mieux ? », co-organisée par le Centre Pompidou et KADIST, Elsa Werth revient sur ses recherches autour de l’intelligence artificielle, des économies du travail et des formes de résistance produites par le détournement des usages et des objets.
Nicolas Ballet —Votre œuvre vidéo IF/THEN fait référence à une instruction conditionnelle fondamentale dans les systèmes informatiques : « si-alors ». Quels sont les aspects qui vous intéressent dans cette logique et comment l’avez-vous mise en tension par l’IA générative ?
Elsa Werth — Il m’a semblé intéressant de mettre en tension la logique conditionnelle avec celle de l’IA, car elles correspondent à deux moments différents de l’histoire de l’informatique. Dans IF/THEN, c’est l’autorité du langage qui est remise en cause à travers la relation texte-image. On parle d’ailleurs de langage informatique et maintenant de grand modèle de langage (LLM, de l’anglais Large Language Model). « Si telle image — alors telle autre image » devient une phrase à décrypter à la façon d’un rébus. On cherche un lien logique, qu’il soit formel, conceptuel ou autre, entre ces objets encapsulés dans les relations conditionnelles de type « cause-conséquence » qui se succèdent à l’écran. L’affirmation d’une logique dont le sens nous échappe fait appel à l’imaginaire et ramène ainsi la singularité de chacun·e, l’individualité, au centre. Laisser son imagination vagabonder, se perdre dans les associations d’images est une façon de détourner la rationalité de la machine et de subvertir discrètement la quête de performance, de rentabilité, de standardisation qui accompagne aujourd’hui le développement de l’IA.
Laisser son imagination vagabonder, se perdre dans les associations d’images est une façon de détourner la rationalité de la machine et de subvertir discrètement la quête de performance, de rentabilité, de standardisation qui accompagne aujourd’hui le développement de l’IA.
Elsa Werth
Pour produire ces formes, j’ai travaillé à partir de prompts, mais j’ai également « nourri » plusieurs intelligences artificielles avec une banque d’images que je constitue depuis des années. Elle rassemble des objets usuels glanés au fil de mes recherches, notamment certains qui m’ont frappée par leur ressemblance avec des productions artistiques abstraites ou surréalistes. Le résultat est un ensemble de vues fictives d’éléments d’apparence familière, dont l’usage demeure pourtant indéterminé, opaque : outils potentiels, ustensiles, pièces détachées de machines ou de dispositifs, coques ornementales, dont la fonction nous échappe.
Cette vidéo questionne également la perception courante de l’IA dite « dématérialisée ». Les images générées nous ramènent à l’opposition entre matérialité et immatérialité des données. Leur stockage et leur traitement, très gourmands en énergie, reposent sur l’exploitation de ressources matérielles et énergétiques, notamment l’eau, les terres rares, le pétrole et le charbon.
Comment votre œuvre s’inscrit-elle dans une réflexion plus large sur les économies du travail et sur la manière dont les technologies transforment nos gestes et notre façon de produire ?
Elsa Werth — Dans le contexte actuel, où l’IA suscite de nombreuses interrogations quant à la place et à l’avenir de l’emploi dans la société, il m’a semblé intéressant de convoquer des objets futuristes liés au travail et à la production, générés par cette technologie. Ces artefacts à la fonctionnalité trouble sont porteurs de promesses vaines et d’incertitudes. Ils annoncent un futur où les gestes de production auraient été profondément transformés. Ce sont à la fois des outils potentiels et des objets dont l’usage reste à déterminer. Le développement de l’IA va-t-il paradoxalement donner un nouvel essor à l’artisanat et aux travaux manuels ? Alors que certaines tâches sont automatisées et déléguées aux machines, d’autres gestes pourraient prendre une nouvelle valeur précisément parce qu’ils échappent à cette automatisation.
Dans le contexte actuel, où l’IA suscite de nombreuses interrogations quant à la place et à l’avenir de l’emploi dans la société, il m’a semblé intéressant de convoquer des objets futuristes liés au travail et à la production, générés par cette technologie.
Elsa Werth
Ces observations s’inscrivent de façon plus large dans ma pratique. À travers des installations, des sculptures, des vidéos, des pièces sonores et des éditions, je m’intéresse à l’économie du travail, aux façons d’œuvrer. Je cherche à rendre compte des actions ordinaires et des gestes quotidiens en les désignant, puis en les déstabilisant par de légères perturbations, des opérations de déplacement ou des contre-usages. En adoptant volontairement une grande économie de moyens dans mon travail, je m’intéresse aux notions de production, de consommation, d’emploi et d’information. Dans une société qui valorise la productivité et la croissance, je cherche à instaurer une brèche, un parcours parfois irrationnel dans un quotidien toujours plus normé et encadré.
Le détournement et le « contre-usage » sont des actions importantes dans la construction de vos œuvres. Que peut révéler un objet ou une situation ordinaire lorsqu’on en déplace l’usage ou le contexte ? On pourrait par exemple citer les bandeaux d’information de la série Magic Stick, qui interroge notre rapport à l’information en continu et à la manière dont les médias façonnent notre perception de l’actualité.
Elsa Werth — La série Magic Stick se compose de poutres en bois grossièrement taillées et peintes. Ces sculptures font référence aux bandeaux de « breaking news » qui défilent sur les chaînes d’infos en continu. Elles prennent le contre-pied du flux normalisé et désincarné des pixels sur nos écrans. Leur matérialité brute contraste avec la fluidité des bannières vidéo qui se succèdent indéfiniment, édulcorant les nouvelles venant du monde entier. Les bâtons matérialisent et interrompent le fil continu d’informations, dont la sélection et la diffusion façonnent notre perception de l’actualité. Ils répondent à l’anxiété liée aux mises à jour en temps réel en proposant de se saisir physiquement de l’information, au premier degré.
Une menace palpable émane de ces formes totémiques appuyées contre le mur, dont les manches sont à portée de main, prêtes à être brandies comme une arme, un sceptre ou une baguette magique. Le titre Magic Stick souligne l’union entre enchantement et pouvoir. Dans les nouvelles guerres hybrides, la désinformation constitue une arme puissante. Mais malgré les avancées technologiques, notre rapport à la connaissance demeure en partie lié à la croyance. Le flux d’informations prend alors la forme d’une incantation, d’un oracle. Déplacer l’usage d’un objet permet d’en révéler d’autres facettes. J’aime qu’une intervention artistique renouvelle notre attention à ce que nous croyions connaître et nous invite à porter un regard différent sur les choses et les situations qui nous entourent.
Dans les nouvelles guerres hybrides, la désinformation constitue une arme puissante. Mais malgré les avancées technologiques, notre rapport à la connaissance demeure en partie lié à la croyance.
Elsa Werth
Il y a dans votre approche une forme de résistance à l’injonction de produire dans un monde de surconsommation et de travail continu, ce qui vous a conduite à créer des œuvres participatives, notamment. La pièce Three Shifts (2019-2020), conçue avec les employé·es de l’entreprise d’adhésifs Adhex Technologies à Chenôve près de Dijon, aborde par exemple la question des différences sociales entre divers corps de métier au sein de la même usine. Pourriez-vous expliquer la dimension critique de votre travail ?
Elsa Werth —Three Shifts a été réalisé avec la complicité des employé·es de l’entreprise Adhex Technologies qui emploie environ cinq cents personnes en rotation 3 × 8, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Le projet consistait à réaliser une horloge à partir de 1 440 vidéos d’une minute, correspondant aux 1 440 minutes d’une journée. Celles et ceux qui le souhaitaient étaient invité·es à figurer dans un court film à leur poste de travail, cadré sur leur main tenant un compteur manuel à quatre chiffres. Chaque personne tenait un nombre représentant un horaire pendant une minute devant la caméra. Par exemple, 1731 pour 17 h 31, 1732 pour 17 h 32, et ainsi de suite. À la fin de chaque minute, les participant·es étaient invité·es à cliquer pour faire avancer le compteur d’une unité. Cet objet est passé, sur le mode du relais, 1 440 fois de main en main entre 00 h 00 et 23 h 59. Mises bout à bout et grâce à un logiciel de synchronisation, chaque vidéo collectée est diffusée en temps réel sur un écran afin de donner l’heure tout en dressant un portrait en creux de celles et ceux qui font cette entreprise. L’horloge remplit aujourd’hui sa fonction dans les locaux d’Adhex, où elle indique l’heure aux personnes qui y travaillent.
Dans une société centrée sur le rendement et la croissance, ce projet met en évidence, à travers les gestes précis et répétitifs du travail, le lien étroit entre le temps et les individus. Il confronte la singularité de chacun·e aux marchandises standardisées auxquelles il ou elle contribue à donner forme. Le détournement du compteur manuel, qui sert ici à indiquer l’heure plutôt qu’à mesurer des quantités, met en relation la production de marchandises, la segmentation et la répétition des gestes de production et l’écoulement du temps. De nombreux corps de métier se côtoient dans l’entreprise, réunissant des personnes issues de milieux sociaux très différents. Des personnes qui ne se rencontreraient peut-être pas dans d’autres circonstances prennent part à un projet commun, placé·es sur un pied d’égalité face au temps qui passe. Les mains, seules parties du corps visibles à l’écran, en disent parfois autant, voire davantage, qu’un visage sur la vie d’une personne.
J’aime travailler en marge des espaces consacrés de l’art, faire des projets qui s’infiltrent et se disséminent dans la vie quotidienne, des espaces domestiques à l’espace public, comme dans les lieux de travail.
Elsa Werth
J’aime travailler en marge des espaces consacrés de l’art, faire des projets qui s’infiltrent et se disséminent dans la vie quotidienne, des espaces domestiques à l’espace public, comme dans les lieux de travail. Plusieurs de mes pièces récentes reposent sur une démarche participative, s'appuyant sur des enquêtes, des ateliers d’écriture ou des protocoles qui invitent chacun·e à prendre part à la création de l’œuvre. Je suis allée dans des écoles, des médiathèques, des entreprises, j’ai aussi interpellé des passant·es dans l’espace urbain. Ces rencontres ont donné lieu à des discussions très intéressantes avec des publics peu familiers de l’art, autour de sa place dans la société. Ce sont des expériences qui m’apprennent à construire un projet avec son environnement plutôt que de simplement l’y ajouter.
Vous avez récemment animé des ateliers créatifs au Centre Pompidou Francilien à Massy... Pourriez-vous revenir sur cette expérience, qui a peut-être changé votre propre regard sur les œuvres ?
Elsa Werth — L’arrivée du Centre Pompidou Francilien et de ses immenses réserves, qui conservent bien plus d’œuvres qu’il n’est possible d’en exposer, est un événement dont je souhaitais prendre la mesure auprès de celles et ceux qui allaient vivre avec. J’ai conçu Le titre à l’œuvre comme une enquête menée auprès des habitant·es de Massy. Ces rencontres ont pris la forme d’ateliers d’écriture, pendant lesquels chaque personne était invitée à formuler, en quelques mots ou phrases, ce que les titres des œuvres de la collection du Centre Pompidou lui évoquaient. Il s’agissait de les imaginer avant de les découvrir (ces propositions sont devenues des affiches installées dans la ville, ndlr).
En ne conservant que les titres, j’ai voulu mettre en évidence les liens que le langage permet de tisser entre une production artistique et les idées, les aspirations, les préoccupations de chacun et de chacune. J’ai sélectionné des pièces de la collection du Centre Pompidou dont les titres abordent des questions qui font écho à la vie quotidienne et à l’actualité : la géopolitique, l’écologie, les déplacements, les migrations. D’autres ouvrent sur des réflexions plus abstraites, autour du temps, du langage ou de l’art. Je souhaitais susciter des réactions autour de ces différentes thématiques, qui, bien que portées par des pièces provenant de périodes très diverses, continuent de résonner aujourd’hui, traversent les époques, nous renseignent sur le présent et nous aident à le comprendre. Il s’agissait aussi d’amorcer un échange sur ce qu’est une œuvre : son utilité, sa raison d’être, ce qu’elle peut produire en nous et la manière dont son interprétation évolue avec le temps. ◼
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IF/THEN [filmstill] (2024)
video, couleur, sans son, 42 min en boucle
© Elsa Werth
Three Shifts (2019 - 2020)
horloge-vidéo diffusée en temps réel sur écran, couleur, son stéréo
Vue d’installation dans les locaux d’Adhex Technologies, Chenôve.
© Elsa Werth
Magic Stick : World News, 2022
bois peint 170 x 9 x 9 cm
© Elsa Werth
More or Less (2023)
édition de l'artiste, deux dés gravés, 1,6 x 1,6 cm chaque, 100 exemplaires
© Elsa Werth
Le titre à l’œuvre (2026)
Affichage dans l’espace public, Massy, juillet 2026
Impressions numériques, 89 affiches, 175 x 118,5 cm chacune
© Elsa Werth
Photo © Romain Darnaud













