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Focus sur… « Du jaune au violet » de François Morellet

Avec Du jaune au violet, François Morellet fait de la peinture un véritable terrain d’expérimentation. Dès le milieu des années 1950, l’artiste impose une méthode rigoureuse, où la couleur, la géométrie et le système priment sur la subjectivité. Décryptage d'une œuvre à l'exécution totalement mécanique, présentée au Centre Pompidou-Metz dans le cadre de la rétrospective « François Morellet. 100 pour cent ».

± 4 min

Chez François Morellet, la peinture ne relève pas de l’inspiration romantique. En 1962, il écrit dans un texte à valeur de manifeste : « Il y a des milliers de chefs-d’œuvre dans les musées. [...] On peut cependant seulement s’étonner de l’absence presque totale d’une peinture réellement expérimentale dans ces kilomètres de chefs-d’œuvre et ces kilos d’études s’y rapportant. On ne peut en effet parler d’expérience réelle et contrôlée pour toutes ces œuvres. [...] Une expérience véritable doit par contre être menée à partir d’éléments contrôlables en progressant systématiquement suivant un programme. » Tout est là : chez lui, le tableau n’exprime pas un état d’âme, il met à l’épreuve une idée.

 

Une expérience véritable doit par contre être menée à partir d’éléments contrôlables en progressant systématiquement suivant un programme.

François Morellet

 

Une peinture sans lyrisme

Alors membre du Groupe de recherche d’art visuel, fondé en 1960, l'autodidacte Morellet applique déjà ce credo artistique depuis 1952, suite à la découverte décisive du peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), de l'artiste suisse Max Bill (1908-1994), de l’art concret et des motifs des tapas océaniens. Il s’éloigne alors d’une abstraction encore intuitive pour construire une œuvre fondée sur des règles, des programmes et des systèmes.

 

La démonstration par la couleur

Du jaune au violet compte comme une œuvre majeure parmi l’une des rares que Morellet consacre alors à la couleur envers laquelle il nourrissait une certaine appréhension : « La couleur, c'est un sacré problème quand on veut être précis et systématique », disait-il. La composition est simple en apparence : deux séries accolées de carrés concentriques occupent toute la surface, empruntant au jaune, au magenta et au cyan, les trois couleurs de l'impression en quadrichromie avec le noir. Mais cette simplicité cache une démonstration très précise.

 

En accord avec les lois chromatiques, les deux séries juxtaposées de carrés concentriques démontrent la double possibilité de passer du jaune au violet : par des tons chauds (orange et rouge) ou par des tons froids (vert et bleu), en sept étapes dans les deux cas. Les dégradés sont créés par la superposition de fines lignes colorées qui altèrent par mélange optique la teinte qu’elles recouvrent. Elles naissent d’un effet optique produit par de fines lignes colorées, soigneusement organisées.

Une précision presque mécanique

Cette rigueur se retrouve dans l’exécution même de l’œuvre. Morellet trace ses lignes à la roulette pour obtenir la plus grande neutralité possible. Pas de geste expressif, pas d’effet de matière : la forme découle directement de la règle.

 

La couleur, c'est un sacré problème quand on veut être précis et systématique.

François Morellet

 

C’est ce qui donne à cette peinture son caractère si moderne. Derrière son apparente austérité, Du jaune au violet affirme une idée forte : l’art peut être à la fois simple, méthodique et visuellement puissant. Chez Morellet, la logique ne refroidit pas la peinture — elle devient sa force.

 

Un artiste précurseur

Réalisée au milieu des années 1950, l’œuvre apparaît aujourd’hui comme remarquablement précoce. Avec ce type d'abstraction radicale, contemporaine des recherches expérimentales d'un Josef Albers (1888-1976) sur la couleur, Morellet devance de plusieurs années certaines œuvres similaires exécutées dans un plus grand format par le peintre Frank Stella (1936-2024). Par sa géométrie répétitive et son économie de moyens, elle annonce certains développements du minimalisme, tout en dialoguant avec les recherches contemporaines sur la couleur.

 

Entré dans la collection du Centre Pompidou au début des années 1980, Du jaune au violet reste l’un des exemples les plus clairs de ce que Morellet a apporté à l’abstraction : une manière de faire de la peinture non plus le lieu de l’expression, mais celui de l’expérience. ◼