
Focus sur... « Macaroni Dress » de Yayoi Kusama
Une robe est suspendue à un cintre de bois. Sa coupe est simple, presque ordinaire, mais son tissu disparaît sous une prolifération incongrue : des pâtes alimentaires de toutes sortes, peintes couleur bronze doré, sont collées à sa surface. Coquillettes, tubes et autres formes familières composent une seconde peau, séduisante autant qu’un peu répugnante. Réalisée en 1964, Macaroni Dress transforme ainsi un vêtement destiné à envelopper le corps en un objet étrange, gagné par une matière qui semble pouvoir se multiplier sans fin. Entrée en 2023 dans les collections du Musée national d’art moderne avec la donation de la collection Jean Chatelus par la Fondation Antoine de Galbert, l’œuvre appartient à un moment décisif du parcours de Yayoi Kusama.
Réalisée en 1964, Macaroni Dress transforme ainsi un vêtement destiné à envelopper le corps en un objet étrange, gagné par une matière qui semble pouvoir se multiplier sans fin.
Installée à New York depuis 1958, l’artiste japonaise cherche alors à inventer un langage qui la distingue de l’expressionnisme abstrait dominant. Elle peint d’immenses Infinity Nets, couvertes de réseaux de motifs répétés, mais s’empare aussi des objets les plus quotidiens. Au début des années 1960 apparaissent ses « objets obsessionnels » : fauteuils, chaussures, vêtements ou embarcations sont recouverts jusqu’à saturation de formes phalliques en tissu rembourré ou, comme dans ses Food Obsessions de 1963-1966, de pâtes alimentaires. Sexualité, nourriture, univers domestique : Kusama soumet tout au même geste d’accumulation, répétant une forme jusqu’à rendre méconnaissable ce qui nous était familier.
Avec Macaroni Dress, cette prolifération atteint symboliquement le corps lui-même. La robe pourrait être portée, mais l’accumulation la rend impraticable. Objet domestique et aliment quotidien se rencontrent pour produire quelque chose de presque organique. Cette inquiétante métamorphose contient déjà l’un des principes essentiels de l’œuvre de Kusama : abolir les frontières entre soi et le monde par la répétition. Les pâtes de 1964 ne sont pas si éloignées des pois dont l’artiste recouvrira corps, murs et paysages, ni des jeux de miroirs de ses futures Infinity Mirror Rooms. Kusama donnera à cette disparition du sujet dans la multiplication du motif un nom : l’« auto-oblitération ».
Née en 1929 à Matsumoto, Yayoi Kusama racontait avoir été sujette dès l’enfance à des hallucinations dans lesquelles fleurs, points ou motifs envahissaient son champ de vision. Après des études d’art à Kyoto, sa correspondance avec Georgia O’Keeffe l’encourage à partir aux États-Unis. Dans le New York des années 1960, elle devient une figure singulière de l’avant-garde : peintures, sculptures molles, installations, films et happenings se succèdent à un rythme effréné. De retour au Japon en 1973, elle choisit quelques années plus tard de vivre dans un hôpital psychiatrique de Tokyo, tout en continuant à travailler quotidiennement dans son atelier voisin. À partir des années 1990, sa reconnaissance internationale s’accélère, jusqu’à faire d’elle l’une des artistes les plus célèbres de son temps.
Peindre était la seule façon de me garder en vie, ou à l’inverse était une fièvre qui m’acculait moi-même.
Yayoi Kusama
Du 10 octobre 2011 au 9 janvier 2012, le Centre Pompidou lui consacrait la première grande rétrospective française de son œuvre, réunissant près de 150 pièces réalisées entre 1949 et 2011. L’exposition montrait combien, derrière l’exubérance des pois, des miroirs ou des couleurs, une même obsession avait traversé plus de soixante années de création : répéter pour donner forme à l’infini et, peut-être, s’y dissoudre. Yayoi Kusama est morte le 14 août 2026 à Tokyo, à 97 ans. Jusqu’à ses derniers jours, elle aura continué à peindre. Modeste et extravagante à la fois, Macaroni Dress nous ramène à l’un des foyers de cette œuvre immense : un simple objet quotidien sur lequel la répétition suffit à faire surgir un monde. ◼
À lire aussi
Yayoi Kusama, Macaroni Dress (1964) - détail
© Yayoi Kusama
Pâtes alimentaires peintes collés sur tissu, passementerie, bois, métal, papier journal
120,5 x 47 x 3,5 cm
Collection Jean Chatelus, donation de la Fondation Antoine de Galbert, 2023
© Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. GrandPalaisRmn
Portrait de l'artiste Yayoi Kusama dans "Yellow Tree Furniture" (2002), à la Triennale d’Aichi, 2010
Courtesy Yayoi Kusama Studio, Tokyo
Photo © Hal Reiff
Vue d'exposition
© Centre Pompidou





