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Raymonde Arcier, le fil de la révolte

Longtemps restée dans l'ombre, Raymonde Arcier (1939-2026) a fait du tricot, du crochet et des gestes domestiques le matériau d'une œuvre d'une puissance politique rare. Militante féministe, autodidacte, elle a transformé les savoir-faire assignés aux femmes en sculptures imposantes qui rendent visible l'invisible. Retour sur le parcours singulier d'une artiste entrée dans la collection du Centre Pompidou en 2018, avec la monumentale sculpture Au nom du père.

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Chez Raymonde Arcier, tout commence par un point mousse. Celui que sa mère lui apprend à 7 ans, et qui, des décennies plus tard, deviendra matière à sculpture, à réflexion politique et à création artistique. Longtemps restée à l’écart des récits officiels de l’art contemporain, cette artiste polymorphe, autodidacte et militante du Mouvement de libération des femmes (MLF) a fait des gestes les plus ordinaires — tricoter, crocheter, coudre, récurer — la matière d’une œuvre politique et puissante. 

 

Chez Raymonde Arcier, tout commence par un point mousse. Celui que sa mère lui apprend à 7 ans, et qui, des décennies plus tard, deviendra matière à sculpture, à réflexion politique et à création artistique.

 

Employée de bureau le jour, Raymonde Arcier créait la nuit, seule, avec des manches à balai taillés en aiguilles géantes. Depuis 2018, le Centre Pompidou conserve dans sa collection son œuvre monumentale Au nom du père (1975-1976).

Des origines modestes

Raymonde Arcier naît le 13 novembre 1939 à Bellac, en Haute-Vienne, troisième d’une fratrie de sept enfants. Elle sera très vite conditionnée à jouer les « petites mères ». Père tôlier, mère au foyer, Raymonde décrit sa mère comme « fine et intelligente », mais laminée par les grossesses à répétition. Épuisée jusqu’à la folie, elle sera internée un an après la mort du père, quand Raymonde a 14 ans. Les enfants sont dispersés. Raymonde et ses deux sœurs atterrissent dans un internat religieux, cantonnées aux filières techniques, « acceptées par charité chrétienne », selon ses propres termes, et à ce titre privées d’accès aux mêmes lectures que les filières générales. C’est là qu’elle fait l’apprentissage d’une triple discrimination : en tant que femme, en tant qu'enfant des classes populaires, et en tant que membre d’une famille frappée de folie, la maladie mentale étant alors synonyme de honte, devenant une omerta pendant près de quatre ans. « La lutte des classes, j’ai su ce que c’était sans mettre un mot dessus, et je n’avais pas 15 ans », confiera-t-elle (dans Herstory, mai 2019).

 

Issue d’une famille ouvrière, où l’excellence se transmettait par le geste, à l’image de son grand-père compagnon du devoir et maréchal-ferrant, tenant un atelier quai de Javel, ou encore de son frère aîné, Jean-Claude, autodidacte en ferronnerie, sculptant sur bois, Raymonde Arcier a constamment circulé entre deux univers. Première de sa fratrie à poursuivre des études supérieures à l’âge adulte, elle s’approprie les outils de la culture savante sans jamais renier ses origines populaires, qu’elle place au cœur de son œuvre en donnant une dignité artistique aux savoir-faire domestiques et artisanaux. Ses frères la surnomment « la gars ». Elle se baptise elle-même « Tarzane » en grimpant aux arbres de Chaville, près de Paris. Moquée de « garçon manqué », indocile, réfractaire aux rôles qu’on assigne aux femmes, elle transforme très tôt la révolte de son enfance en moteur.

 

Moquée de « garçon manqué », indocile, réfractaire aux rôles qu’on assigne aux femmes, elle transforme très tôt la révolte de son enfance en moteur.

 

De sa mère, avec laquelle elle entretiendra un rapport ambivalent, elle dira : « Ma mère, porteuse de la loi du père, tu m’as légué un cœur qui baigne dans le 19e siècle et une tête qui surnage dans le 20e. » Sa nièce, Emmanuelle Arcier, aujourd’hui professeure de français, garde de sa tante une image précise : « Une femme avant-gardiste dans tous les sens du terme. Dotée d’une force et d’une conviction qui pouvaient effrayer les gens. Et d’un élan humaniste peu commun. »

Salariée le jour, artiste la nuit

En 1965, Raymonde est employée de bureau à Paris, d’abord dans le secteur financier, où elle est, dit-on, la seule debout la nuit pour suivre les cours de la Bourse, puis comme responsable de fabrication aux éditions de la Maison des sciences de l’homme, un poste où son attachement à l’objet livre trouvera pleinement à s’exprimer. Elle a 25 ans quand elle réalise son premier collage, La Dactylo, où s’entremêlent la femme-objet, la reproductrice, la machine. Elle ne sait pas encore qu’elle est artiste. Ce sont les autres qui vont le lui dire. « Je n’avais pas envie qu’on m’enseigne, j’avais envie de faire. Mon collage, La Dactylo, résume bien mon engagement féministe. C’est mon premier tableau. On y voit la femme-objet, la dactylo et la reproductrice », raconte l’artiste.

 

Je n’avais pas envie qu’on m’enseigne, j’avais envie de faire. Mon collage, La Dactylo, résume bien mon engagement féministe. C’est mon premier tableau. On y voit la femme-objet, la dactylo et la reproductrice.

Raymonde Arcier

 

En 1970, elle rejoint le Mouvement de libération des femmes, dont elle découvre la même année l’existence par le biais de la célèbre manifestation des femmes sur la tombe de la femme du Soldat inconnu, « plus inconnue que son mari ». Elle participe à la première assemblée générale aux Beaux-Arts de Paris, signe le « Manifeste des 343 » sous son nom d’épouse (Raymonde Hubschmid), risquant la prison. Elle lance du mou de veau sanguinolent sur le professeur Jérôme Lejeune lors d’une conférence anti-avortement, et inscrit sur une statue de la Vierge : « Ton ventre t’appartient. » Elle contribue à la rédaction et à la fabrication du journal Le Torchon brûle, l’un des textes fondateurs du féminisme français. « Chaque article de ce journal est une victoire parce qu’il est un cri de révolte, jailli des gorges des femmes », peut-on lire dans son premier numéro de mai 1971, phrase signée de la main d’Antoinette Fouque, cofondatrice du MLF. « Ce mot féminisme m’a ouvert toutes les portes pratiquement, et je me suis permis de les franchir et de devenir artiste », dira-t-elle (Herstory, mai 2019).

Raconter l’oppression des femmes

La même année, elle commence à tricoter, non pas pour faire des pulls, mais pour sculpter. Elle taille des aiguilles géantes dans des manches à balai, achète des pelotes de laine, du fil de coton, plus tard du fil de fer et du laiton, et crochète la nuit, toujours la nuit, après le travail, parfois jusqu’à l’aube. Ses premières œuvres surgissent ainsi : Faire ses provisions (1971), une série de sacs à provisions démesurément grands, impossibles à porter ; Héritage (Les Tricots de ma mère) (1972-1973), un pull-over monumental de 2,60 m d’envergure intégrant les vrais tricots de sa mère. Toujours dans ce même thème ménager, Paille de fer pour ca(sse)role (1973-1974) : soit une éponge à récurer tricotée au fil de fer, un mètre de diamètre, sept kilos. Chaque ouvrage peut nécessiter une année de travail. Elle dira : « Je cherche à porter à la connaissance de tous l’immense labeur des femmes. »

 

Je cherche à porter à la connaissance de tous l’immense labeur des femmes.

Raymonde Arcier

 

Entre 1975 et 1976, Raymonde Arcier modèle chez elle, dans son appartement, une femme gigantesque. Elle utilise du kapok, de la mousse de polyester, une aiguille de matelassier recourbée. Elle crochète autour du corps en coton épais, d’un seul tenant, jusqu’à faire « apparaître une nudité stupéfiante ». Les bras s’ouvrent en croix. Les mains tendent deux sacs à provisions. Un miroir pend au cou, comme un pendentif, éternel symbole de la beauté féminine et du diktat d’avoir à y correspondre. Entre les jambes de la sculpture pend un fœtus, dernière servitude d’un corps crucifié aux tâches ménagères et sexuelles. C’est aussi l’image de sa mère, Marie-Eugénie, épuisée par neuf grossesses (dont deux enfants mort-nés), et dont Raymonde estimait qu’elle aurait dû « s’arrêter à deux ». Le gigantisme de l’œuvre est à la mesure de cette oppression intériorisée, et rend visible, enfin, ce que le corps des femmes porte en silence. L’œuvre s’appelle Au nom du père et mesure 2,65 mètres. Elle est exposée à la Biennale de Paris en 1977, et en mars 1979, elle fait la Une de La Revue d’en face, revue de politique féministe. Avant de disparaître des radars, pendant près de quarante ans.

 

 

Emmanuelle Arcier se souvient d’avoir circulé enfant entre les jambes de cette poupée immense, chez sa tante. Ce n’est pas celle qui est aujourd’hui dans la collection du Centre Pompidou, les matériaux organiques s’étant fortement dégradés. De la même manière, le premier Jeu de dames a été mangé par les souris… L’art de Raymonde Arcier porte en lui une fragilité ; des œuvres faites de chiffons, de laine, de serpillières, de feutre, de matières vivantes, vouées à disparaître si personne n’y prend garde.

 

L’art de Raymonde Arcier porte en lui une fragilité ; des œuvres faites de chiffons, de laine, de serpillières, de feutre, de matières vivantes, vouées à disparaître si personne n’y prend garde.

 

En 2017, le commissaire Guillaume Désanges invite Raymonde Arcier à la Maison rouge pour l’exposition « Contre-cultures. 1969-1989. L’esprit français ». C’est là que la collectionneuse Floriane de Saint Pierre découvre Au nom du père « enfin en couleur ». Avec Frédéric Paul, conservateur au Musée national d’art moderne, ils portent alors l’œuvre en commission d’acquisition. 

L’armure et les clous : se protéger du monde de l’art

Si Au nom du père est l’œuvre qui l’a fait entrer dans la collection, Ar(t)mure pour art(r)iste (1981) est peut-être celle qui incarne le mieux l’esprit de l’artiste dans sa relation au monde de l’art. L’œuvre se compose d’une armure médiévale de quarante-cinq kilos, entièrement crochetée au fil de laiton. La grosseur du fil rend tout crochet classique impossible, l’obligeant à travailler directement avec ses doigts, boucle après boucle, jusqu’à muscler ses mains. L’armure s’hérisse de clous, et l’on se plonge dans le regard à la fois triste et cruel du personnage qu’elle abrite sous son heaume.

 

Pour Raymonde, le choix du fil de fer n’est pas anodin. « Le point mousse est féminin. Le fil de fer est masculin, la force, le dur. Les transformer pour faire un vrai échange : non pas qu’on devienne les mêmes, mais qu’on accepte les différences. » Cette dialectique matériau féminin/matériau masculin est une clé de lecture de toute son œuvre. « Elle est hérissée de clous pour se protéger et agresser. Raymonde Arcier a conçu cette armure pour se faire une carapace : le monde de l’art l’effrayait », raconte sa nièce.

 

Raymonde Arcier a connu Niki de Saint Phalle, mais ne s’y est jamais identifiée, ne venant pas du même milieu social, et n’ayant pas le même rapport à la reconnaissance.

 

Raymonde Arcier a connu Niki de Saint Phalle, mais ne s’y est jamais identifiée, ne venant pas du même milieu social, et n’ayant pas le même rapport à la reconnaissance. Elle ne voulait pas « être la groupie de ses œuvres ». Elle refusait que celles-ci entrent dans des galeries privées, souhaitait qu’elles circulent, qu’elles soient vues par le grand public. Elle ne voulait pas la cote. Elle voulait que le travail compte.

Une artiste hors normes

Raymonde Arcier aimait écrire, aussi. En 1993, elle publie une nouvelle dans la revue Europe, aux côtés de textes sur Samuel Beckett, sous le nom de « Zoé », ce prénom grec, signifiant « la vie », qu’elle s’est choisi en 1970 pour sa « lumineuse énergie » — et par opposition au Raymonde imposé à la naissance, féminisation d’un prénom d’homme. Elle laisse une autobiographie, Zoé ou l’odyssée d’une artiste féministe, et un conte familial en alexandrins, La Nichée, chronique de sa fratrie populaire, écrite dans la forme la plus noble et la plus contraignante qui soit. Emmanuelle Arcier, qui a vu naître ces textes, espère qu’ils seront un jour publiés, car selon elle, « [Raymonde] voulait que ces écrits soient lus ». Elle disait d’elle-même qu’elle était une artiste « hors normes », qu’on ne pouvait « pas la ranger dans un tiroir ». Elle avait raison. Ni folk art, ni arte povera, ni body art, son travail n’entre dans aucune case.

 

Ni folk art, ni arte povera, ni body art, le travail de Raymonde Arcier n’entre dans aucune case.

 

Raymonde Arcier passait ses nuits à crocheter du fil de fer pour que le labeur des femmes, invisible, répété, épuisant, raté dans tous les récits, soit enfin visible. « Redonner aux femmes une place dans un monde qui les a niées dans son époque à elle, et encore dans notre époque à nous », résume sa nièce. ◼