Skip to main content

Joël Andrianomearisoa, en toutes lettres

Nommé au prix Marcel Duchamp 2026, Joël Andrianomearisoa développe une pratique où le textile, le texte, le dessin et l’espace se répondent. Pour cette édition, l’artiste a imaginé un abécédaire, déployé à travers sculptures, son et broderies. Une manière, selon ses mots, de « réapprendre à lire, à écrire, à vivre et à mourir », tout en donnant forme aux émotions qui traversent le monde contemporain. Rencontre.

± 4 min

C’est l’une des plus prestigieuses distinctions de l’art contemporain en France. Depuis 2000, le prix Marcel Duchamp récompense chaque année un ou une artiste en milieu de carrière, à la fois pour la qualité et l’ambition de son œuvre, mais aussi pour sa capacité à résonner avec notre époque. Créé par l’Adiaf, le prix a depuis sa création couronné des figures désormais bien connues telles que Dominique Gonzalez-Foerster, Clément Cogitore, Tatiana Trouvé ou encore Xie Lei l’an passé, toutes choisies parmi un panel de quatre artistes ou duos. Le nom du ou de la lauréat·e de l’année sera dévoilé le jeudi 22 octobre au soir, en plein cœur de la semaine de l’art à Paris.

 

Chaque année, tous·tes les finalistes sont invité·es à exposer leur travail à l’automne. Jusqu’alors tenue dans le Centre Pompidou, la traditionnelle exposition du prix investit depuis l’an passé les salles du Musée d’art moderne de Paris. Pour la 26e édition du prix Marcel Duchamp, on y découvre notamment le projet inédit du plasticien Joël Andrianomearisoa. Rencontre.

Comment présenteriez-vous votre pratique ?
Joël Andrianomearisoa — Je me considère aujourd’hui comme un artiste plasticien, dans le sens où la forme et la matière sont deux éléments fondamentaux dans mon travail. J’apprécie beaucoup les notions de « mission » et d’« exercice », et je dirais, pour résumer, que ma démarche relève d’un exercice de matérialisation des émotions dans le monde contemporain, qu’elles soient joyeuses, pénibles, douloureuses, provocantes, personnelles ou, bien sûr, politiques. Le tout en faisant appel au passé, mais en invoquant tout aussi bien le futur.

 

Quel est votre parcours ?
Joël Andrianomearisoa — J’ai grandi à Madagascar et, très tôt, je me suis intéressé au textile, très présent là-bas, mais aussi au texte et notamment à la poésie, qui est l’un des domaines les plus développés de la littérature malgache. J’ai quitté le pays à 17 ans pour étudier l’architecture à Paris, convaincu que l’art ne s’apprend pas. J’y ai trouvé mon bonheur, tout en sachant que je ne deviendrais pas architecte. La pensée de l’espace est une pensée de tout, et l’architecture est peut-être la plus belle prouesse poétique. Inversement, la poésie peut être la plus belle prouesse architecturale.

 

De la poésie à la broderie, comment investissez-vous vos différents médiums ?
Joël Andrianomearisoa — Le point de départ de mes formes, c’est toujours le dessin et l’écriture. Selon moi, quand je dessine, j’écris, et vice versa. Très vite, j’ai cherché à mettre en forme et à mettre en espace les mots, ce qui a abouti notamment à ces structures aux lignes noires, droites, radicales, affirmées, principalement en acier et parfois avec des néons. Généralement, ces œuvres partent d’un mot avant que je ne dessine la « portée », qui nous amène vers un dessin beaucoup plus technique.

 

Le point de départ de mes formes, c’est toujours le dessin et l’écriture. Selon moi, quand je dessine, j’écris, et vice versa. Très vite, j’ai cherché à mettre en forme et à mettre en espace les mots, ce qui a abouti notamment à ces structures aux lignes noires, droites, radicales, affirmées, principalement en acier et parfois avec des néons.

Joël Andrianomearisoa

 

Par ailleurs, j’ai commencé à travailler sur le textile au début des années 2000, à une époque où le médium était encore très dénigré. Ce qui me fascine, c’est la manière dont le croisement d’un fil vertical et d’un fil horizontal raconte une histoire. C’est comme une partition musicale en torsion, en ratures, en tressage, en tissage, et c’est à l’infini. Je le dis souvent : à partir d’un morceau de textile, d’un drapeau, on peut faire la paix, on peut faire la guerre, on peut apparaître et disparaître, on peut coloniser et décoloniser. On peut mourir pour un morceau de textile.

 

Quel est votre projet pour le prix Marcel Duchamp 2026 ?
Joël Andrianomearisoa — Pour le prix Marcel Duchamp, j’ai fabriqué un processus, une exposition à l’intérieur de l’exposition. J’ai décidé de réapprendre à lire, à écrire, à vivre et à mourir. Et, pour ce faire, j’ai recréé un abécédaire.

 

Dans la salle, on entre par la « graphie » avec la première pièce, où je réapprends à lire. La deuxième pièce est une pièce orale et sonore, où tous les membres de mon studio ont formé une chorale. Puis on découvre l’abécédaire que j’ai construit sur vingt-six sculptures, toutes montées sur un socle de douze mètres de long, qui se lisent comme une frise et où chaque lettre est décryptée. Pour finir, cet abécédaire est retranscrit sur quatre toiles de cinq mètres sur trois, qui sont en fait des pièces brodées.

 

Ce projet regroupe pour la première fois tous les sujets et les médiums que j’utilise depuis mes débuts — et je pense d’ailleurs que ce sera la dernière fois. Mon abécédaire est lié à l’affection. Il est politique, géographique, parfois même vide. Tout ce travail préfigure l’édition d’un livre, qui sortira un peu plus tard, mais aussi de futures œuvres, puisque je réfléchis déjà à la manière de décliner cet alphabet sur d’autres supports. ◼