
Josèfa Ntjam, les formes de la mémoire
C'est l’une des plus prestigieuses distinctions de l’art contemporain en France. Depuis 2000, le prix Marcel Duchamp récompense chaque année un ou une artiste en milieu de carrière, à la fois pour la qualité et l’ambition de son œuvre, mais aussi pour sa capacité à résonner avec notre époque. Créé par l’Adiaf, le prix a depuis sa création couronné des figures désormais bien connues telles que Dominique Gonzalez-Foerster, Clément Cogitore, Tatiana Trouvé ou encore Xie Lei l’an passé, toutes choisies parmi un panel de quatre artistes ou duos. Le nom du ou de la lauréat·e de l’année sera dévoilé le jeudi 22 octobre au soir, en plein cœur de la semaine de l’art à Paris.
Chaque année, tous·tes les finalistes sont invité·es à exposer leur travail à l’automne. Jusqu’alors tenue dans le Centre Pompidou, la traditionnelle exposition du prix investit depuis l’an passé les salles du musée d’Art moderne de Paris. Pour la 26e édition du prix Marcel Duchamp, on y découvre notamment le projet inédit de l'artiste Josèfa Ntjam. Rencontre.
Comment présenteriez-vous votre pratique ?
Josèfa Ntjam — Je me considère comme une artiste multimédia. Mon travail part de l’écriture et du son, mais aussi beaucoup du film. Le collage occupe également une place importante dans ma démarche et m’apporte une méthodologie de travail récurrente, quelle que soit ma production.
Quel est votre parcours ?
Josèfa Ntjam — La musique a joué un rôle fondamental dans mon parcours. J’ai fait le conservatoire de mes 6 à mes 18 ans et, bien que je l’aie moins pratiquée pendant mes études en école d’art, la musique s’est réinvitée au fil de mes performances et de mes films. Par ailleurs, je fais du collage et expérimente plastiquement depuis très jeune. Lors de mon passage à l’École des beaux-arts de Bourges, j’ai commencé à faire beaucoup de céramique, puis de la sculpture sur bois et de l’impression 3D. J’adore explorer de nouveaux médiums au gré des projets et des résidences, notamment pour utiliser des machines que je n’ai pas à l’atelier, travailler dans de grands laboratoires et mobiliser des techniques pointues d’ingénierie de production.
Comment les nombreuses thématiques qui vous intéressent se rencontrent-elles ?
Josèfa Ntjam — À la fin de mes études, j’ai développé pendant plusieurs années un projet que j’appelais « Musée des Inter-Nets », sur les traces de l’historien Cheikh Anta Diop. Je parcourais et archivais les collections en ligne de musées comme le Louvre et le Quai Branly, en vue d’interroger les lacunes historiques et l’ethnocentrisme qui a séparé les œuvres d’art africain et d’art égyptien. J’ai donc commencé à hybrider ces œuvres dans des photomontages qui débouchaient ensuite sur des sculptures en bois.
Je me suis par la suite beaucoup intéressée aux figures des luttes, à l’afrofuturisme et au mythe de Drexciya (une cité de légende engloutie dans l'Atlantique, ndlr). Pour mon exposition à Venise en 2024, j’ai collaboré avec un biologiste spécialiste du plancton et j’ai développé depuis un fort intérêt pour la biologie sous-marine, notamment lorsque celle-ci rencontre la mythologie. Cela crée une sorte de biomythologie ou de microbiologie qui m’inspire de nombreux photomontages, des dessins, des croisements d’êtres mythologiques et de micro-organismes. Aujourd’hui, je fais en sorte de constituer ma propre base d’images et de matériaux, en prenant des photos au microscope, dans les aquariums et dans les forêts, mais aussi en scannant des livres et des albums d’archives.
Pour le prix Marcel Duchamp, je présente un film de 28 minutes, né de mes recherches autour de la « protéine de l’oubli », une réaction chimique du cerveau qui le protège lors d’événements traumatiques, mais retire certaines parties de la mémoire.
Josèfa Ntjam
Quel est votre projet pour le prix Marcel Duchamp 2026 ?
Josèfa Ntjam — Je présente un film de 28 minutes, né de mes recherches autour de la « protéine de l’oubli », une réaction chimique du cerveau qui le protège lors d’événements traumatiques, mais retire certaines parties de la mémoire. Le film prend la forme d’une discussion entre un père, interprété par mon propre père, et son fils lors d’un tirage de tarot.
Les cartes tirées — l’océan, le village, le maquis — donnent accès à des univers d’animation liés à l’histoire du Cameroun : on parle de mythologie et de légendes, d’esclavage, de la lutte des maquisards pour l’indépendance du pays. La conversation qui suit interroge toute cette histoire que nos parents ne nous ont pas transmise : l’ont-ils oubliée volontairement pour éviter de parler de sujets douloureux ?
Le film se clôt sur une chanson traditionnelle en bassa, une langue camerounaise, pour invoquer les esprits et les ancêtres. Dans la salle d’exposition, il y a également ce que j’ai appelé une « chorale de sculptures », avec trois céramiques et trois sculptures en bois. Placés à l’intérieur de celles-ci, des transducteurs font vibrer la matière et les fréquences les transforment en instruments de musique. ◼
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Vue de l'exposition
Photo © Marc Domage
Portrait de l'artiste Josèfa Ntjam
© Paris Musées / Guillaume Blot




