
Secrets d'archi ► La place Igor-Stravinsky et sa fontaine
Construire un monument comme le Centre Pompidou, c’est bien ! Mais encore faut-il qu’on puisse le voir. Il faut parfois aménager les abords pour que l’on puisse lire convenablement une architecture. C’est une longue tradition : la cathédrale Notre-Dame de Paris fut dégagée, sous le règne du baron Haussmann, des constructions médiévales qui obstruaient son parvis ; la colonnade du palais du Louvre fut sublimée par les fossés creusés sur l’initiative d’André Malraux…
Alors qu’à partir de 1971, les équipes de Richard Rogers, Renzo Piano et Ove Arup & Partners font s’élever dans les airs la structure métallique au cœur du plateau Beaubourg, l’inquiétude des abords se profile. Elle pousse le délégué pour la réalisation du Centre du plateau Beaubourg Robert Bordaz à ouvrir une perspective nouvelle au sud du futur musée. Problème : à l’emplacement de la future place Stravinsky se trouve une vieille école municipale.
Qu’à cela ne tienne, l’école est démolie et on reconstruit un peu plus loin une école moderne. Livrée en 1974 par les architectes Daniel Lombard et Édouard-Marc Roux, la nouvelle école Saint-Merri emprunte directement à l’architecture du Centre Pompidou l’idée de son organisation spatiale en « aires ouvertes », inspirée de ses grands plateaux libres. Encore aujourd’hui, la pédagogie de l’équipe enseignante de l’école reste imprégnée des utopies éducatives des années 1970.
Un peu de couleur dans le décor
L’espace urbain libéré entre le Centre Pompidou et l’église Saint-Merri est laissé nu par les architectes Piano et Rogers, qui aménagent seulement une place minérale, sous laquelle se glisse la partie historique de l’Ircam (l'institut de recherche et coordination acoustique/musique). En 1977, son directeur le compositeur Pierre Boulez, dépité de voir cette place si vide a une idée : il revient tout juste de Bâle, où il a découvert avec enthousiasme une fontaine réalisée par un sculpteur suisse, un certain... Jean Tinguely.
Pierre Boulez convainc alors Claude Pompidou, la veuve du président, d’aller rendre visite en Suisse à l’artiste en compagnie de Jacques Chirac, tout nouveau maire de Paris. Séduite, la mairie invite officiellement Tinguely à réaliser une fontaine sur la place, fraîchement baptisée « Igor-Stravinsky ». Le tout n’est suivi que de loin par le Centre Pompidou, ses architectes restant néanmoins au courant du projet.
Pierre Boulez convainc Claude Pompidou, la veuve du président, d’aller rendre visite en Suisse à l’artiste en compagnie de Jacques Chirac, tout nouveau maire de Paris. Séduite, la mairie invite officiellement Tinguely à réaliser une fontaine sur la place.
Seule contrainte : il faut de la couleur. Si l’on suggère d’abord le nom de l’artiste catalan Joan Miró, Jean Tinguely conditionne sa venue à un travail collaboratif avec Niki de Saint Phalle. Les deux artistes sont intimement liés à l’histoire du Centre Pompidou et à la figure du conservateur suédois Pontus Hulten, dont une exposition organisée au Grand Palais en 2025 a rappelé le compagnonnage créatif.
La fontaine monumentale est inaugurée en 1983, sous le nom des deux artistes, et ses seize personnages (La mort, L'Oiseau de feu...) sont rapidement plébiscités par les critiques d’art comme par les Parisiens et les Parisiennes.
Un joyeux chaos aquatique
La fontaine de la place Stravinsky est une œuvre qu’on ne peut pas louper : dans son bassin, mis en eau lors d’un vernissage rebaptisé « enflottage » par Jean Tinguely, barbotent seize sculptures animées (sept de Saint Phalle, six de Tinguely, trois pièces collaboratives) dans un tumulte de sons et de jets d’eau. Elles prennent vie dans étonnant ballet comique grâce à des mécanismes motorisés dont Tinguely a le secret.
Dans le bassin barbotent seize sculptures animées dans un tumulte de sons et de jets d’eau. Elles prennent vie dans étonnant ballet comique grâce à des mécanismes motorisés dont Tinguely a le secret.
Dans ce maelstrom, qui tient autant du carnaval que de la pool party surréaliste, émergent de subtiles références à l’univers d’Igor Stravinsky que les deux créateurs connaissent bien : la clé de sol, bien sûr, mais aussi L’Oiseau de feu, qui fait référence à sa pièce éponyme ; la sirène, qui évoque la ballerine de Pétrouchka ; le chapeau de clown, qui rappelle l’omniprésence du thème du cirque chez le compositeur russe, etc.
Après une quarantaine d’années de mise en service, la fontaine a été totalement rénovée à partir de 2022 par la Ville de Paris et des mécènes. Elle anime à nouveau la place d’un ballet aquatique dont la joie semble communicative : sur les murs adjacents se trouvent désormais des fresques monumentales des artistes Jef Aérosol, Shepard Fairey (Obey) et Invader.
À l’occasion de cette remise à flot, l’Ircam a produit deux créations sonores gratuites à partir de six ans : Les Sept Contes de la fontaine, un parcours imaginé par Hélène Frappat, Mikel Urquiza et Pierrick Pédron, ainsi que l’œuvre électronique L’eau, la colonne, le fer de Sivan Eldar et Laura Vazquez. ◼
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Photo © Clément Dorval/Ville de Paris
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© Archives Centre Pompidou/Bibliothèque Kandinsky
Vue aérienne à l'angle de la rue du Renard en travaux pour la construction de la nouvelle école Saint-Merri en 1975
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Niki de Saint Phalle assise au bord de la fontaine Stravinsky à Paris, 1983
Photo © Carlos Freire
© Archives Centre Pompidou/Bibliothèque Kandinsky











